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Les Houthis et Ansarallah au Yémen

Qui sont les Houthis au Yémen et qu’est-ce leur mouvement Ansarallah ?

Peu d’études approfondies sont menées sur ce sujet qui semble n’intéresser que peu de gens. Comme si la guerre au Yémen qui dure depuis 2014 n’avait aucune importance. Morgan Lotz y consacre pourtant un chapitre de son ouvrage Comprendre les Gardiens de la Révolution islamique, paru aux édition L’Harmattan en mars 2022.

rassemblement Houthis Yémen

Ansârollâh (أنصار الله) signifie « Partisans de Dieu ». Ce mouvement est fondé en 1994 sous le nom al-Shabâb al-Mo’aman (« Organisation de la jeunesse pieuse ») par Seyed Hossein Badraldin Houthi, chef de la tribu des Houthis.

En raison de son engagement pour défendre les opprimés et les déshérités, les Houthis du Yémen et leur mouvement Ansarallah sont une composante historique de l’Axe de la Résistance.

Qui sont les Houthis du Yémen ?

La tribu arabe Houthi descend des Banu Hamdan qui ont régné sur le Yémen de 1099 à 1174. Dans ce pays où la majorité de la population est sunnite, il existe une importante minorité de confession chiite zaydite. Celle-ci est principalement présente dans les montagnes du nord-ouest et dans la province de Sa’dah depuis le 8ème siècle.

Il est important de noter que sa présence est spécifique au Yémen et détient une histoire et une identité distinctes.

drapeau Ansarallah Houthis (Yémen)
Bannière des Houthis

Pendant une longue période, un imâmat zaydite régna d’ailleurs sur ces régions jusqu’à la fondation du royaume mutawakilite en 1918. Celui-ci prit fin en 1962.

Bien que leur nom médiatique d’Ansarallah fasse référence aux Houthis, des membres d’autres tribus telles que les Bakil se sont également joints au mouvement. Ansarallah compte également des alliés sunnites, notamment des Shaféites.

Le mouvement Ansarallah au Yémen

Le parti Hezb al-Haq, fondé en 1990 et dont Ansarallah est issu, rompt avec la tradition de l’imâmat. Il défend notamment le projet d’un régime républicain. Cette position représente une véritable révolution politique dans un Yémen où la logique tribale joue un rôle central dans la construction et le fonctionnement de l’État.

logo Ansarallah avant 2015
Iconographie d’Ansârollâh utilisée jusqu’en 2015

Les Houthis et Ansarallah ont établi un mouvement intellectuel et religieux modéré, aspirant à une vision inclusive du Yémen incluant tous les acteurs du pays. Leur objectif est de promouvoir un modèle de gouvernance qui transcende les clivages tribaux et religieux, en engageant tous les segments de la société yéménite. Ils combattirent à plusieurs reprises le gouvernement central yéménite et s’opposèrent au wahhabisme saoudien.

logo Ansarallah après 2015
Iconographie d’Ansârollâh utilisée à partir de 2015

Contrairement à ce que prétendent leurs opposants, les Houthis n’ont pas l’intention d’établir un régime politique similaire à la République islamique d’Iran. Cette vision est impossible à réaliser puisque les sunnites représentent 75% de la population, tandis que les Zaydites sont environ 25%. Les Houthis défendent une pensée nationaliste et religieuse spécifique au Yémen et se considèrent comme une force de résistance contre toutes les formes d’agressions étrangères. À ce titre, ils s’opposent à l’hégémonie américaine et au sionisme d’Israël.

Le mouvement Houthi d’Ansarallah, un acteur clef au Yémen

À la suite des « Printemps arabes », Ansarallah s’engage dans la révolution qui débute par une manifestation en janvier 2011. Les principales causes de cette révolution sont l’augmentation du prix des carburants et la dénonciation de la corruption. Le président Ali Abdallah Saleh démissionne en février 2012 et des troubles éclatent entre différentes factions souhaitant prendre le pouvoir.

Drapeau d’Ansarallah

L’opposition envers le pouvoir et les institutions jugées obsolètes a attiré le soutien d’autres mouvements politiques en faveur des Houthis. Cela leur permit d’étendre leur influence jusqu’à la province d’Omran dans le nord-ouest du pays. Grâce à cette alliance, ils parvinrent à prendre la capitale en repoussant leurs rivaux. Ansarallah a ainsi gagné un véritable soutien de la population yéménite, dépassant la simple appartenance à la tribu des Houthis et incarnant un espoir pour le Yémen. En témoigne l’augmentation du nombre de leurs combattants, d’environ 2000 en 2005 à plus de 100 000 en 2010.[1]

Abdul-Malik al-Houthi, chef des Houthis depuis septembre 2004

Ansarallah est le mouvement yéménite qui possède le plus d’expérience à la fois militaire et politique. Il ambitionne de développer économiquement le Yémen afin qu’il devienne un pays reconnu. Il souhaite également instaurer des institutions dans lesquelles chaque minorité est respectée, de même que leurs droits et spécificités socio-culturelles. Ansarallah réclame également une autonomie locale basée sur la diversité ethno-religieuse du Yémen. Il promeut également l’égalité des droits et la participation des femmes dans la vie politique.

Au cours des années 2010, Ansarallah est devenu un mouvement politique organisé. Doté de compétences étatiques réelles, il a su profiter du vide laissé par un pouvoir épuisé. Son succès est également dû à l’effondrement de ses adversaires qui ne réussirent à proposer des projets politiques convaincants pour la population yéménite. Les Houthis soutiennent l’établissement d’un régime républicain et d’un gouvernement de transition composé de technocrates.

Guerre et génocide contre la population yéménite

La situation se dégrade au cours de l’année 2014. L’Arabie saoudite et Al-Qaïda refusent la volonté de souveraineté d’Ansarallah qui conteste un accord du Conseil de Coopération du Golfe divisant le Yémen en six régions. Ils attaquent les Houthis mais ces derniers parviennent à s’emparer du gouvernement en février 2015. Ils prononcent alors la dissolution du Parlement et proclament l’autorité du Comité révolutionnaire dirigé par Mohammad Ali al-Houthi. Cette situation force le président Abdrabbo Mansour Hadi à démissionner, celui-ci trouvant refuge en Arabie saoudite.

Clip musical intitulé Hymne du 21 septembre en référence au 21 septembre 2014, date de la prise de la capitale Sanaa. Cette vidéo fut censurée par YouTube.

Le 27 mars, l’Arabie saoudite, le Bahreïn, le Qatar, le Koweït, les Émirats arabes unis, l’Égypte, la Jordanie, le Maroc et le Soudan forment une coalition. Ils considèrent l’arrivée au pouvoir d’Ansarallah comme une menace pour leurs intérêts et prétendent vouloir rétablir le gouvernement légitime d’Hadi. Les États-Unis participent à cette coalition en fournissant des renseignements, une assistance logistique et en aidant à la planification des frappes aériennes. À leurs côtés, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne fournissent des équipements à cette coalition responsable de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité :

« Les violations du droit humanitaire par la coalition ont eu lieu de façon « généralisée et systématique » depuis le début du conflit selon les Nations unies : attaques de civils et de biens civils (bombardements de marchés, hôpitaux, commerces ou écoles), conséquences tragiques du blocus sur les civils et utilisation d’armes prohibées telles que les bombes à sous-munitions. »

Armes au Yémen : la France mise en cause, Amnesty International, 20 mars 2018.

Le rôle de la France dans le massacre des Houthis

Une enquête menée par le média d’investigation français Disclose va révéler la responsabilité de la France dans cette guerre, documents de l’Armée française à l’appui :

« Depuis le printemps 2015, les bâtiments de guerre de la coalition filtrent les accès par la mer au port d’Al Hodeïda. Officiellement, les navires saoudiens et émiratis font respecter l’embargo de l’ONU sur les armes à destination des Houthis en inspectant des chargements suspects. Mais, en réalité, ils bloquent la nourriture, le carburant et les médicaments d’importation qui devraient approvisionner plus de 20 millions de Yéménites. Des entraves fondées sur une « base manifestement arbitraire », d’après un rapport du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés de l’ONU (HCR) publié en août 2018. »

Made in France, Disclose, 15 avril 2019.

Les ministres français de la Défense Jean-Yves Le Drian (de mai 2012 à juin 2017, puis ministre des Affaires étrangères de juin 2017 à mai 2022) et Florence Parly (de juin 2017 à mai 2022) ont nié la fourniture par la France d’armes utilisées par la Coalition contre la population civile yéménite. Ces déclarations sont cependant contredites par les faits. La France est bel et bien impliquée dans la fourniture d’armes utilisées dans les violences contre les civils yéménites :

« La France a continué ses livraisons de matériels de guerre (véhicules blindés de combats, intercepteurs maritimes, artillerie, missiles, matériel de ciblage équipant les avions de chasse saoudiens, etc.) à l’Arabie saoudite et aux EAU, malgré le fait qu’ils puissent être utilisés pour commettre ou faciliter des crimes de guerre par la coalition. La France a vraisemblablement continué à livrer des munitions et à assurer la maintenance de matériels bien qu’ils soient engagés au Yémen, à l’exemple des chars Leclerc. La France a aussi fourni une assistance technique sur les Mirages 2000-9 émiriens utilisés dans le cadre du conflit. »

Armes au Yémen : la France mise en cause, Amnesty International, 20 mars 2018.

L’enquête de Disclose est quant à elle sans appel :

« Notre enquête dévoile une véritable stratégie de la famine au Yémen. Une guerre de la faim conduite par les Saoudiens et les Émiratis grâce aux avions, aux systèmes de guidage des bombes et aux navires « made in France ». Ainsi qu’au soutien diplomatique sans faille du gouvernement français depuis le début du conflit. »

Made in France, Disclose, 15 avril 2019.

Les conséquences sont connues de l’ensemble des acteurs :

« Aujourd’hui, le pays fait face, selon l’ONU, à « l’une des plus graves crises humanitaires au monde ». 28 millions de Yéménites vivent toujours sous les bombardements et plus de 8 300 civils ont perdu la vie au cours des seules frappes aériennes de la coalition. Dont 1 283 enfants, d’après un recensement du Yémen data project, une ONG qui collecte et recoupe des informations sur les frappes de la coalition. »

Made in France, Disclose, 15 avril 2019.

En mai 2019, les journalistes d’investigation impliqués dans cette enquête sont convoqués et interrogés par la Direction générale de la Sécurité intérieure (DGSI).[2] Cette situation est préoccupante pour la liberté de la presse et de la recherche en France.

Les Houthis contre le reste du monde ?

D’autres acteurs entrent également en jeu. Les groupes terroristes Daech et al-Qaida profitent de la situation chaotique pour lancer à travers tous le Yémen des attaques terroristes contre les Houthis et les partisans d’Ansarallah.

Les Houthis font également face à la présence de mercenaires de la société Academi, engagés par l’Arabie saoudite.[3] Anciennement connue sous le nom de Blackwater, cette société militaire privée fondée en 1997 fournit ses services à la CIA ou au gouvernement fédéral des États-Unis. Ses agents sont notamment responsables du massacre de dix-sept civils irakiens sur la place Nisour à Bagdad en septembre 2007. Un « incident » parmi 163 autres en Irak entre 2005 et 2007. Ces criminels n’ont d’ailleurs jamais été jugés. En effet, l’administrateur de la coalition américaine en Irak, Paul Bremer, leur accorde une immunité en mars 2004. Depuis 2014, elle est devenue une filiale du groupe Constellis après sa fusion avec une autre société militaire privée appelée Triple Canopy.[4]


[1] Hakim Almasmari, Éditorial du Yemen Post Newspaper, 10 avril 2010.

[2] Alexandre Berteau, Armes françaises au Yémen : trois journalistes entendus par la DGSI, Le Monde, 16 mai 2019.

[3] Around 400 Blackwater Mercenaries Fighting for Saudi-Led Coalition, Sputnik International, 19 janvier 2016.

[4] À ce sujet, lire Blackwater, saga d’une armée privée, Le Monde, 11 février 2018 et Jeremy Scahill, Blackwater. L’ascension de l’armée privée la plus puissante du monde, Actes Sud, 2008.

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