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Histoire de la philosophie islamique, par Henry Corbin

Histoire de la philosophie islamique est certainement l’un des livres les plus essentiels de l’œuvre d’Henry Corbin.

La philosophie en terre d’Islam est souvent associée à la simple transmission de l’héritage des Grecs. Cependant, son rôle dans l’histoire ne se limite pas à cela. De nombreuses figures importantes ont contribué à l’émergence d’une riche métaphysique au sein de cette tradition. Celle-ci perdure encore aujourd’hui. C’est ce que démontre notamment l’ouvrage Histoire de la philosophie islamique d’Henry Corbin, qui va bien au-delà de la simple chronologie des moments marquants de cette longue histoire.

Henry Corbin Histoire de la philosophie islamique

En effet, Corbin suit un fil conducteur bien précis : celui de l’herméneutique. Il explore comment, depuis les Ismaéliens jusqu’aux grands noms de la philosophie en terre d’Islam tels qu’Avicenne, Sohravardî ou encore Ibn Arabî, s’est développée une exégèse du Livre saint qui a permis l’émergence d’une véritable philosophie prophétique. Ce faisant, il montre que la pensée en terre d’Islam ne se réduit pas à une simple reproduction de la philosophie grecque. Mais que cette dernière s’est fondée sur un travail de réinterprétation et d’adaptation du message divin aux contextes et aux préoccupations de chaque époque.

La philosophie islamique, son histoire et ses facettes

Cette réflexion est particulièrement importante aujourd’hui, alors que les à priori entre les cultures occidentale et islamique sont souvent exacerbées. En effet, la mise en lumière de cette tradition philosophique permet de souligner les nombreuses convergences entre ces deux cultures. Elles ont toutes deux développé des pensées spirituelles riches et complexes en réponse aux grandes questions de l’existence.

Cette philosophie en terre d’Islam offre ainsi une alternative intéressante aux conceptions philosophiques occidentales. Ces dernières eurent tendance à s’imposer comme un modèle universellement valable. Il convient donc, comme le souligne Corbin, que ces pensées ne restent pas inconnues du public occidental.

En effet, elles méritent d’être reconnues pour leur valeur intrinsèque. Mais également pour leur capacité à élargir notre horizon philosophique. La philosophie islamique nous invite à repenser nos questionnements à la lumière de sa tradition riche et complexe. La philosophie en terre d’Islam représente ainsi un exemple éloquent de la richesse et de la diversité de la pensée humaine.

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L’industrie militaire de l’Iran au service de son émancipation

L’industrie militaire de l’Iran s’affirme comme l’un des exemples les plus impressionnants de souveraineté nationale et de développement indépendants. En dépit des sanctions imposées par les pays étrangers, l’Iran est parvenu à poursuivre ses avancées dans le domaine de la défense.

Morgan Lotz, iranologue et écrivain français, livre son analyse dans un entretien accordé à l’IRNA. Il salue les efforts de l’Iran pour se moderniser et renforcer ses capacités militaires. Selon lui, l’industrie de défense iranienne est désormais en mesure de rivaliser avec les plus grandes puissances mondiales en matière d’armement.

L’industrie militaire, une condition sine qua non pour assurer la souveraineté de l’Iran

L’Iran est ainsi en mesure de produire localement des systèmes d’armes sophistiqués, tels que des missiles de croisière, des drones de surveillance et des navires de guerre, malgré les pressions internationales.

Cet effort de modernisation de l’armée iranienne s’inscrit dans une stratégie globale visant à renforcer l’indépendance du pays et à préserver sa souveraineté. Pour Morgan Lotz, auteur d’une étude sur le Corps des Gardiens de la Révolution islamique, l’industrie de la défense est un secteur crucial pour garantir la stabilité et la sécurité de l’Iran et permettre au pays de faire face aux éventuelles menaces extérieures. L’Iran est un pays qui cherche à se protéger, mais qui souhaite aussi jouer un rôle actif dans la région.

Le développement de l’industrie de défense de l’Iran n’est cependant pas sans susciter des inquiétudes au sein de la communauté internationale. Certains pays occidentaux entretiennent le mythe d’un Iran ayant des fins agressives ou alimentant des conflits régionaux. Cette vision biaisée a conduit à des sanctions économiques et diplomatiques qui ont toutefois été insuffisantes pour empêcher l’Iran de développer son industrie de défense.

Une réussite nationale

Malgré ces pressions internationales, l’Iran est donc fier de pouvoir affirmer son indépendance et sa souveraineté grâce à ses avancées militaires. Ces progrès ont été rendus possibles grâce au travail acharné des ingénieurs et des scientifiques locaux, qui ont su trouver des solutions innovantes pour contourner les sanctions. Ils ont ainsi permis à l’Iran de renouveler ses équipements militaires, d’améliorer sa sécurité nationale et de prouver son engagement en faveur de la paix et de la stabilité régionales.

En conclusion, l’industrie de défense iranienne est aujourd’hui l’un des exemples les plus marquants d’émancipation et d’autonomie nationale. Malgré les sanctions imposées par les pays étrangers, l’Iran a su développer son propre secteur de la défense, renforcer ses capacités militaires et jouer un rôle actif dans la région. Ainsi, l’industrie de défense iranienne est un symbole de l’engagement de l’Iran en faveur de la paix, de la sécurité et de la stabilité, non seulement dans la région, mais aussi dans le monde entier.

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L’empire des Achéménides

La dynastie des Achéménides est à l’origine du premier empire iranien. Celui-ci régna sur une grande partie du monde connu au cours du premier millénaire avant Jésus-Christ.

Le terme « Achéménides » (en vieux perse : Haxāmanišiya) fait référence à la famille fondatrice qui se libéra de la domination des Mèdes, leurs anciens souverains, vers 550 avant Jésus-Christ.

Les Achéménides, fondateurs du premier empire iranien

Les Achéménides constituèrent un empire parmi les plus étendus de l’Antiquité. En effet, celui-ci couvrait près de 5,5 millions de kilomètres carrés durant son apogée.

L’empire des Achéménides s’étendait au nord et à l’ouest en Asie Mineure, en Thrace et dans la plupart des régions côtières de la mer Noire. À l’est jusqu’en Afghanistan et une partie du Pakistan actuels. Enfin, au sud et au sud-ouest de l’Irak actuel, de la Syrie, du Liban, d’Israël, de la Palestine, de la Jordanie, du nord de l’Arabie saoudite, de l’Égypte et du nord de la Libye.

Étendard de Cyrus le Grand
Étendard de Cyrus le Grand

Les Achéménides conquirent l’Anatolie en défaisant les Lydiens, puis l’Empire néo-babylonien. Avec la conquête de l’Égypte, ils unirent les civilisations les plus anciennes de l’Asie occidentale au sein d’une seule entité politique durable.

L’Empire du Grand Roi, tout en étant respectueux des diversités ethniques et religieuses, s’organisait en satrapies dirigées par des Perses. Les satrapes rendaient compte directement à leur souverain. Avec le temps, les structures féodales de l’époque médique et du début de l’ère achéménide évoluèrent vers une monarchie administrative capable de percevoir régulièrement des tributs. Les langues principales utilisées dans l’empire étaient l’élamite, l’araméen et le vieux perse. La religion dominante était le mazdéisme, réformé par Zarathoustra.

Chronologie de l’Empire achéménide

Cyrus le Grand, fondateur de l’empire des Achéménides

De -558 à -530 : Règne de Cyrus II le Grand, fils de Cambyse et petit-fils d’Astyage, roi de Médie. Il parvint à unir les Perses et les Mèdes sous son autorité. Après avoir conquis Hyrcanie et Parthie, il bat son grand-père en -550, mettant ainsi fin à la puissance mède. Par la suite, Cyrus le Grand s’installa à Ecbatane, l’ancienne capitale mède, qui devint ainsi la capitale de l’Iran unifié au détriment de Pasargades.

-550 : Les Perses de Cyrus pillent la ville d’Ecbatane et emportent ses richesses jusqu’en terre d’Anzan, comme le rapportent les annales de Nabonide, le souverain babylonien. Cet événement marque la fin de l’Empire mède, qui avait néanmoins réalisé une première tentative d’unité politique en Iran.

empire des Achéménides Cyrus le Grand 550 avant Jésus-Christ
L’Empire des Achéménides en 550 avant Jésus-Christ, sous le règne de Cyrus le Grand.

-546 : Cyrus conquiert Sardes, la capitale de la Lydie. Le roi Crésus, célèbre pour sa richesse grâce aux paillettes d’or du fleuve Pactole, perd la vie durant cette bataille. La Lydie devient alors une satrapie, c’est-à-dire une subdivision administrative dirigée par un gouverneur iranien. Les cités grecques de la côte ionienne sont ensuite annexées et réparties entre la satrapie lydienne et une autre satrapie, connue sous le nom de « satrapie de la Mer » (correspondant à la mer Noire).

De -545 à -539 : Cyrus II le Grand mène une série de campagnes permettant l’expansion vers l’est du royaume. La Bactriane (actuelle région de Balkh), l’Arachosie (actuelle région de Kandahar, au sud de l’Afghanistan), la Margiane (actuelle région de Merv) et la Drangiane deviennent de nouvelles satrapies. Cyrus avance jusqu’à la rivière Iaxartes (le Syr Daria), constituant ainsi la limite nord-orientale de son empire. Les Iraniens érigent des forteresses pour contenir la pression des nomades d’Asie centrale. Par la suite, Cyrus se tourne vers l’ouest.

La puissance de l’empire achéménide

-539 : Cyrus s’empare de Babylone sans grande résistance de la part de son souverain, Nabonide. Le vainqueur se met sous la protection du dieu Mardûk. À la mort de Nabonide l’année suivante, Cyrus prend le titre de « roi de Babylone, roi des pays ».

Le souverain iranien ne cherche pas à imposer la religion mazdéenne aux Babyloniens et aux autres peuples. Il restitue même les statues des dieux emportées comme butin à Babylone au cours des décennies précédentes aux peuples étrangers. Cyrus fonde également les villes de Pasargades et Persépolis.

Le « cylindre de Cyrus » (منشور کوروش), datant de 539 avant Jésus-Christ. Il retranscrit une déclaration de Cyrus consécutive à la prise de Babylone. Ce vestige archéologique est conservé au British Museum de Londres, comme bon nombre de tablettes retenues en dehors d’Iran.

-537 : Cyrus autorise les Judéens déportés à Babylone à retourner en Palestine en emmenant avec eux les objets précieux arrachés du temple de Jérusalem. Cyrus décède en -530 au cours d’une campagne contre les nomades Massagètes qui menaçaient l’est de l’Empire.

En tant que fondateur de l’Empire iranien, il réussit à conquérir la Médie, la Lydie et la Babylonie. Il établit des capitales à Ecbatane, Suse, Babylone, ainsi qu’une résidence moins officielle à Pasargades. L’autorité de Cyrus semble largement acceptée, en particulier en Mésopotamie. En témoigne le texte de l’époque cité par Roman Girshman :

« Mardûk a visité tous les pays et a vu celui qu’il cherchait pour être un roi juste, un roi après son propre cœur, qu’il guiderait par la main. Il a prononcé son nom, Cyrus d’Anshan, et il a désigné son nom pour régner sur tout… ».

De -529 à -522 : Règne de Kambûjiya (Cambyse II), le fils aîné de Cyrus, qui avait été vice-roi de Babylone sous le règne de son père pendant huit ans. Celui-ci doit affirmer son propre pouvoir en ordonnant l’assassinat de son frère Bardiya, qui encourageait des révoltes dans les provinces orientales de l’empire. Cambyse se lance alors dans la conquête de l’Égypte, gouvernée par le pharaon Amasis.

Le règne de Cambyse et l’extension de l’Empire achéménide

Après avoir vaincu le pharaon avec l’aide de mercenaires grecs mais sans le soutien de son allié, le tyran Polycrate de Samos, il déporte à Suse Psammétique III, le fils et héritier d’Amasis. Trois garnisons s’avèrent suffisantes pour contrôler l’Égypte. Une expédition vers l’oasis d’Amon égarée dans le désert, ainsi que le refus des marins phéniciens de sa flotte de combattre cette cité punique sœur, poussent le souverain iranien à abandonner l’idée de soumettre Carthage. Les Grecs de Cyrène se soumettent à lui et une expédition en Nubie conduit à la création de la cité de Méroé.

-522 : Cambyse découvre que le mage Gaumata, qui ressemble étrangement à son frère, s’est fait passer pour Bardiya et autoproclamé roi pendant son absence. Le souverain disparaît dans des circonstances obscures en Syrie, probablement en se suicidant lors d’une crise de démence.

L’armée reste fidèle aux Achéménides et refuse de reconnaître l’autorité de l’usurpateur Gaumata. C’est alors que sept jeunes princes, tous prétendants au trône, décident de choisir l’un d’entre eux en utilisant l’hippomancie. Le cheval de Darius est le premier à hennir au lever du soleil, ce qui le désigne. Selon Hérodote, le palefrenier du jeune prince joua un rôle dans ce dénouement heureux : la veille, il aurait emmené le cheval de son jeune maître à l’endroit prévu pour le rituel, en veillant à y conduire également une jument.

Le règne de Darius, le rayonnement des Achéménides

De -521 à -486 : Dâryav (Darius Ier), fils de Hystaspe et gouverneur de la Perside au début du règne de Cyrus le Grand, monte sur le trône. Il consolide rapidement son autorité dans l’empire en éliminant neuf prétendants qui s’étaient rebellés contre lui. Il mène ensuite une campagne militaire jusqu’aux rives de l’Indus, qu’il fait descendre en utilisant une flotte dirigée par le Grec Scylax de Caryande. En Égypte, il entreprend les travaux nécessaires pour rétablir la navigation sur le canal créé entre le Nil et la mer Rouge par le pharaon Néchao.

-516 : Darius est le premier à ordonner la frappe de pièces d’or appelées « dariques », inspirées des monnaies introduites originellement en Lydie et en Ionie.

nécropole achéménide de Naqsh-é Rostam et Ka'ba de Zoroastre
Le site archéologique de Naqsh-é Rostam (نقش رستم) se trouve à 5 kilomètres au nord-ouest de Persépolis. Il abrite des bas-reliefs et les tombes supposées des souverains achéménides Darius Ier, Xerxès Ier, Artaxerxès Ier et Darius II.
À gauche se situe la « Ka’ba de Zoroastre » (کعبه زرتشت), probablement un temple du feu zoroastrien. Les envahisseurs arabes du 7ème siècle voulant détruire ce monument, sa préservation ne fut garantie que par l’ingéniosité iranienne qui le présenta comme le vestige du prophète Salomon.

-514 : Darius lance une campagne militaire contre les Scythes de Russie méridionale, ce qui conduit la colonie grecque de Byzance à se soumettre à sa suzeraineté. Malheureusement, cette entreprise se déroulant au nord de la mer Noire se termine par un échec. En effet, les Scythes utilisent la tactique de la terre brûlée et l’immensité de leur territoire empêche les envahisseurs iranien de prendre le dessus. Cette expédition n’a pas de suites. Toutefois, le fait que les Iraniens franchissent le Bosphore et progressent le long des côtes de la mer Noire, probablement au-delà de l’embouchure du Dniestr, incite le roi Amyngtias de Macédoine à reconnaître lui aussi la souveraineté iranienne, tandis que la Thrace est intégrée à l’empire.

-512 : Une satrapie appelée Hepthendon est créée dans le bassin de l’Indus. Celle-ci s’étendait jusqu’au Pendjab, une région actuellement partagée entre le Pakistan et l’Inde.

Les Achéménides et les guerres médiques

De -499 à -494 : Le soulèvement des cités ioniennes marque le début des conflits connus sous le nom de « guerres médiques ». Celles-ci oppose la Grèce des cités à l’Empire iranien des Achéménides désormais puissant. Au début du règne de Darius, le frère du tyran décédé de Samos avait déjà cherché le soutien du Grand Roi pour régner sur l’île à son tour.

La citadelle de Bam (ارگ بم), située dans la région de Kerman. Sa construction débuta vers le 5ème siècle avant Jésus-Christ.

Avant de se lancer dans la campagne contre les Scythes, Darius envoie son médecin grec Démocédès explorer les eaux des mers Égée et Ionienne jusqu’à Tarente. En même temps, une flotte iranienne navigue en mer Noire. De nombreuses colonies grecques y sont établies sur les côtes, échangeant le blé local contre du vin ou de la céramique de Grèce. Athènes, alors sous la tyrannie d’Hippias, semble prête à accepter la suzeraineté iranienne face à Sparte, championne de l’indépendance grecque. Elle envoie à ce titre une ambassade à Suse dans ce but. Cependant, le renversement du tyran rend impossible l’établissement de tels liens.

-490 : Après avoir vaincu les cités grecques d’Ionie en rébellion contre leur souverain, avec l’aide des cités de Grèce continentale, les Iraniens capturent Chio et Lesbos et cherchent à imposer leur suzeraineté aux cités qui continuent de les défier. Cependant, leur flotte se voit dispersée par une tempête. Ils débarquent ensuite en Eubée et assiègent Érétrie, qu’ils finissent par prendre d’assaut. Cette menace incite les Grecs à s’unir et Miltiade remporte la victoire de Marathon contre les forces ennemies largement supérieures en nombre, sous le commandement du mède Datis. Cet échec entraîne des répercussions en Égypte. Le satrape Aryandès fait face à une révolte et perd la vie avant que Darius ne vienne en personne rétablir son autorité.

empire des Achéménides Darius le Grand 486 avant Jésus-Christ
L’Empire achéménide en 486 avant Jésus-Christ, année de la mort de Darius Ier.

-486 : Décès de Darius Ier. Il étendit l’Empire iranien à son apogée territoriale tout en développant une administration puissante. Celle-ci reposait sur un partage du pouvoir entre le satrape et le chef militaire, que des représentants locaux du Grand Roi surveillent étroitement. La mise en place d’un vaste réseau routier et de premier réseau postal à cheval contribua également à la stabilité de l’Empire. De même permirent-ils la collecte de tributs importants provenant des différentes provinces.

Le règne de Xerxès et la poursuite des guerres médiques

De -486 à -465 : Règne de Khchayarchâ (Xerxès). Petit-fils de Cyrus, il avait régné sur Babylone pendant douze ans, jusqu’à la disparition de son grand-père. Il doit d’abord réprimer fermement les révoltes qui éclatent en Égypte et en Mésopotamie.

-481 : Xerxès lance une offensive militaire contre les Grecs, en dépêchant une armée colossale placée sous les ordres de Mardonios. Celle-ci rassemble des contingents recrutés parmi tous les peuples de l’Empire.

Wilhelm von Kaulbach, Die Seeschlacht bei Salamis, 1868, collection Maximilianeum
Wilhelm von Kaulbach, Die Seeschlacht bei Salamis (« La bataille de Salamine »), 1868, huile sur toile, collection Maximilianeum (Munich).
La flotte iranienne fut placée sous le commandement d’Artémis (portant une toge blanche et un arc sur le tableau), première femme iranienne à exercer la fonction d’amiral. Sa biographie est étudiée dans Les Iraniennes.

-480 : Après avoir traversé l’Hellespont, les Iraniens conquièrent facilement la Thessalie et la Macédoine sans rencontrer de grande résistance. Les Spartiates de Leonidas défendent avec courage le passage des Thermopyles. Cette résistance n’empêche pas Athènes de tomber aux mains des Perses qui incendient les monuments de l’Acropole. Cependant, sur les conseils de Thémistocle, les Grecs décident de poursuivre la lutte sur mer et anéantissent un tiers de la flotte perse à la bataille de Salamine. Xerxès regagne l’Asie et confie la poursuite de la campagne à Mardonios.

-479 : Mardonios subit une défaite et trouve la mort à Platées. Au même moment, la majeure partie de la flotte de Xerxès est anéantie près de Samos, au cap Mycale.

-466 : Sur les rives de l’Eurymédon, en Pamphylie, les Grecs remportent une nouvelle victoire face aux Perses.

Le règne d’Artaxerxès

De -465 à -424 : Artakhchathrâh (Artaxerxès ou Ardachir), également connu sous le surnom de « Longue Main », règne en tant que successeur de son père Xerxès. Il doit réprimer une révolte menée par son frère. Celui-ci gouvernait la région de Bactriane, située en Asie centrale au nord de l’Hindou-Kouch, sur les deux rives de l’Oxus (actuel Amou daria), dont Balkh est le principal centre. Après cela, il ordonne l’assassinat de ses autres frères.

Entre -464 et -454 : Une révolte éclate en Égypte, menée par Inaros et soutenue par les Athéniens. Artaxerxès et le satrape Mégabyze parviennent finalement à réprimer cette révolte.

-451 : Un accord de paix d’une durée de cinq ans est signé entre le Grand Roi et les Grecs. Les Iraniens renoncent aux cités grecques de la côte ionienne et la frontière occidentale de l’empire est ramenée à l’Halys.

Les successeurs d’Artaxerxès et le temps des épreuves pour les Achéménides

De -424 à -405 : Après le décès d’Artaxerxès, son fils Xerxès II monte sur le trône. Il ne règne cependant que six semaines avant d’être assassiné par Sogdianos, le fils d’une concubine de son père. Par la suite, l’un de ses frères, Vahûka (Okhos), satrape d’Hyrcanie, prend le pouvoir en 423 et règne jusqu’en -405 sous le nom de Darius II. Il fut notamment surnommé « Nathos », signifiant le « Bâtard ». Darius II s’implique dans les conflits en Grèce en soutenant Sparte contre Athènes durant la guerre du Péloponnèse.

De -405 à -359 : Artaxerxès II, fils aîné du précédent roi, règne avec le surnom de « Mnemon » en raison de sa remarquable mémoire. Son frère Cyrus, favori de leur mère Parysatis, tente sans succès de l’assassiner lors de son couronnement à Pasargades. Cependant, le souverain pardonne à son frère et l’envoie reprendre le contrôle des satrapies de Lydie, Phrygie et Cappadoce qu’il gouvernait précédemment . Malheureusement, le frère perfide récidive avant d’être finalement tué au combat. C’est en cette période que se déroule l’épisode des « Dix Mille », ces mercenaires grecs de l’armée de Cyrus qui, sous le commandement de Xénophon, furent contraints de retrouver leur patrie à travers l’Asie Mineure. Xénophon immortalisera notamment cet épisode dans son ouvrage Anabase.

Vers le déclin des Achéménides

-404 : L’Égypte proclame son indépendance après un soulèvement. Parallèlement, le spartiate Agésilas remporte une victoire contre les Perses. Cependant, sa cité le rappelle car le pouvoir financier du Grand Roi est devenu son principal moyen d’action lorsque ses armées ne sont plus invincibles. Artaxerxès II soutient également Thèbes dans sa lutte contre Athènes. Malgré plusieurs révoltes menaçant l’unité de l’empire, Artaxerxès sut la préserver jusqu’à sa mort.

-401 : Cyrus le Jeune se révolte contre son frère Artaxerxès II Mnemon. Il perdra la vie lors de la bataille de Kounaxa, au nord de Babylone.

-387 : La « paix du Roi », également connue sous le nom de « paix d’Antalcidas » en référence au négociateur spartiate, permet à l’empire iranien de reprendre le contrôle de l’Asie Mineure.

De -359 à -338 : Règne d’Artaxerxès (Ardaschir) III Ochos. Il prend des mesures pour éliminer tous ses frères susceptibles de devenir des rivaux et réprime les révoltes des satrapes.

empire des Achéménides Ardashir Artaxerxès 350 avant Jésus-Christ
L’Empire des Achéménides en 350 avant Jésus-Christ, sous le règne d’Ardashir III.

-353 : Le souverain iranien échoue dans sa tentative de reprendre le contrôle de l’Égypte. En représailles, il incendie Sidon et massacre ses habitants alliés aux rebelles égyptiens.

La menace macédonienne

-343 : L’aide apportée par Mentor de Rhodes permet de vaincre la résistance en Égypte. Par son concours, il permet à l’empire iranien de retrouver sa position. Menacée par Philippe de Macédoine, la cité athénienne envoie une nouvelle ambassade à Suse pour chercher à nouveau l’alliance iranienne.

empire des Achéménides Darius Alexandre le Grand 330 avant Jésus-Christ
L’Empire des Achéménides en 330 avant Jésus-Christ, sous le règne de Darius III.

-338 : Cette année marque la fin de l’indépendance grecque avec la mort d’Artaxerxès III, empoisonné par l’eunuque Bagoas, qui élimine également son fils cadet et successeur Arsès. Philippe de Macédoine prend le pouvoir sur le monde hellénique.

De -335 à -330 : Darius III Codoman est le dernier roi de la dynastie achéménide. Celui-ci sera finalement vaincu par Alexandre le Grand.

À suivre :

La conquête de l’Iran par Alexandre le Grand

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Les Mèdes

Au 7ème siècle avant Jésus-Christ, les Mèdes (مادها) formaient un empire puissant qui s’étendait sur l’ouest de l’Iran. Découvrez leur histoire à travers cet article.

empire des Mèdes à son apogée
Carte de l’empire mède à son apogée

Des origines incertaines

Membre de la famille indo-européenne, ce peuple apparaît dans l’histoire vers 834 avant Jésus-Christ lorsqu’il est confronté à une campagne militaire menée par le roi assyrien Salmanazar III dans le nord-ouest de l’Iran.

Leur origine géographique est discutée. Celle-ci pourrait se situer près du Caucase ou dans les steppes de la mer Caspienne, d’où ils auraient migré vers la région du lac d’Urmiah. Comme les Perses, ils est probable qu’ils aient émigré sur le plateau iranien au début du premier millénaire avant Jésus-Christ.

Par la suite, les Mèdes s’installent près de l’actuelle Hamedan. Ils y fondent leur capitale, Ecbatane, dont le nom signifie « lieu du rassemblement ».

Chronologie de l’Empire mède

Vers -860 : Les Perses s’établissent au nord-est de Suse, dans la région du Parsumach, près d’Anshan.

Vers -825 : Les Mèdes s’installent près du lac d’Urmiah. Ils font face aux mouvements des tribus cimmériennes et scythes, mais surtout à leur principal ennemi, à savoir les Assyriens. Ils parviennent finalement à les vaincre en s’alliant au royaume néo-babylonien de Nabopolassar.

-728 -675 : Règne de Daïakku (peut-être le Déïocès d’Hérodote), fondateur de l’Empire mède.

-715 : Daïakkû est vaincu par le souverain assyrien Sargon II.

Début du 7ème siècle avant Jésus-Christ : Invasion des Cimmériens dans les monts Zagros.

Vers -675 : Khchathrita, également appelé Phraorte par Hérodote et Kachtariti dans les textes assyriens, succède à Daïakkû. Il unifie les Mèdes, les Mannéens et les Scythes présents dans les régions du Zagros. Il soumet ensuite les Perses établis dans le nord-est de Suse, dans le pays de Parsumach. Le nom de Parsumach est mentionné pour la première fois dans les inscriptions assyriennes en -692, lorsqu’il s’allie avec Anzan au cours de la bataille de Halulé contre l’assyrien Sennachérib, dont le règne s’étend de -705 à -681.

empire Assyrie carte
Carte de l’empire assyrien

De -681 à -668 : Règne d’Assarhadon d’Assyrie, durant lequel une ambassade assyrienne est envoyée auprès de Khchathrita. Cet élément indique l’importance que revêt alors le royaume mède.

De -675 à -640 : Règne de Tchichpich (Teïspès) sur le Parsumach auquel il ajoute l’Anzan et le Fars. Il est l’héritier du clan d’Hakkâmanich (Achéménès) qui donna son nom à la dynastie achéménide.

Entre -660 et -583 : Dates présumées de la vie de Zarathoustra, le réformateur de la tradition mazdéenne.

-653 : Khchathrita trouve la mort lors d’une incursion assyrienne réalisée sous le règne du roi assyrien Assurbanipal (-668 à -626). Pendant un quart de siècle, les Scythes règnent sur l’Iran jusqu’à la mort de leur roi Madyès en -625. La découverte du trésor de Sakklez, situé au sud du lac d’Urmiah, illustre cette période scythique. Pendant ce temps, les Perses achéménides en profitent pour consolider leur indépendance sans toutefois entrer en conflit avec leurs puissants voisins.

-640 : Après la mort de Teïspès, ses deux fils se partagent son royaume, conformément à ses plans. Ariaramne, qui règne de -640 à -590, devient le « Grand Roi, roi des rois, roi du pays de Parsa », tandis que son frère Kûrach, connu également sous le nom de Cyrus Ier, règne de -640 à -600 en tant que « Grand Roi du Parsumach et roi d’Anzan ».

-625 : Uvakhchatra, également connu sous le nom de Cyaxare, fils de Khchathrita, saisit l’occasion lors d’un banquet pour enivrer les chefs scythes et les faire exécuter. En conséquence, Cyaxare devient le maître de la partie occidentale du plateau iranien. Il constitue dès lors une armée comprenant des fantassins équipés à la manière des Assyriens. Mais surtout, il se dote d’une cavalerie nombreuse et hautement mobile qui s’avère redoutablement efficace. Dès lors, il dirige son expansion vers la Mésopotamie voisine, étendant ainsi le territoire de son royaume.

-615 : Cyaxare conquiert Arrapha (aujourd’hui Kirkouk, en Irak) et ensuite Assur en août -614. Il forme ensuite une alliance avec le babylonien Nabopolassar. Ce dernier avait précédemment fait une tentative infructueuse de résistance contre les Assyriens en -616. Le mariage d’une petite fille du roi mède, Amyrtis, avec le roi babylonien Nabuchodonosor, fils aîné de Nabopolassar, scella cette alliance.

-612 : Cyaxare et Nabopolassar s’emparent de la capitale assyrienne Ninive, d’ailleurs détruite au cours de cet affrontement.

Mèdes sur escalier Apadana Persépolis
Des porteurs d’hommage mèdes représentés sur l’escalier de l’Apadana, à Persépolis.

-610 : Cyaxare et les Babyloniens prennent Harran, nouvelle capitale de l’Empire assyrien où le roi Assuruballit II s’est réfugié. Cela marque la fin de cet empire qui s’était étendu de l’Élam jusqu’à la Haute Égypte. Les Babyloniens annexent l’Élam et le nord de la Mésopotamie. Les Mèdes prennent le contrôle des régions montagneuses du nord, notamment le royaume d’Ourartou situé sur le territoire futur de l’Arménie et les anciennes provinces assyriennes d’Asie Mineure, jusqu’à la frontière formée à l’ouest par le cours de l’Halys (le Kizil Irmak d’aujourd’hui, qui traverse maintenant une large boucle au centre de l’Anatolie). Ils contestent la frontière pendant sept ans avec le royaume de Lydie, jusqu’à ce qu’une éclipse de soleil survenue en -585 n’effraie les adversaires à tel point qu’ils décident de conclure la paix.

De -600 à -559 : Kambûjiya (Cambyse), successeur de Cyrus Ier, règne sur le Parsumach et l’Anzan. Après -590, il renverse Arsame, fils d’Ariaramne, pour régner également sur la Perside (Parsua). Selon Hérodote, Hystaspe, fils d’Arsame, aurait ensuite régné sur la Perside au début du règne de Cyrus II le Grand. En outre, Cambyse scelle une alliance en épousant Mandane, fille du roi mède Astyage, alors le souverain le plus puissant de la région.

-585 : Après la mort de Cyaxare, son fils Ichtûmegû (Astyage) lui succède et règne jusqu’en -550. De son règne d’environ trente ans sont notables la paix et l’adoption par les Mèdes des traditions royales de l’ancienne Assyrie.

Les Mèdes et la Médie

Les Mèdes n’ont laissé aucun écrit permettant de reconstituer leur histoire. Seules des sources extérieures telles que les annales assyriennes, babyloniennes et grecques, ainsi que par des sites archéologiques en Iran supposément occupés par les Mèdes, nous permettent de connaître ce peuple et son histoire.

Selon les récits d’Hérodote, les Mèdes étaient un peuple puissant qui aurait construit un empire au début du 7ème siècle avant Jésus-Christ. Celui-ci dura jusqu’en 550 avant notre ère. Ils jouaient un rôle crucial dans la chute de l’empire assyrien et rivalisaient avec les royaumes puissants de Lydie et de Babylone.

L’empire mède

Le terme « empire » utilisé pour décrire les Mèdes est sujet à débat. Il est possible de soupçonner qu’Hérodote ait attribué à leur puissance les caractéristiques de l’Empire perse achéménide. Selon les données archéologiques rassemblées dans le nord de l’Iran, il semble plus probable qu’il existait plusieurs pouvoirs locaux correspondant davantage à une confédération de tribus qu’à un empire unifié.

Fouilles à Hamedan, l’ancienne Ecbatane, l’une des plus anciennes villes du monde.
Selon le poète Ferdowsi, le roi mythique Djamshid fonda Hamedan en 673 avant Jésus-Christ.

Les nouveaux arrivants, des peuples cavaliers connus pour leurs troupeaux de chevaux, adoptèrent largement la culture des peuples qu’ils ont soumis. Certaines de leurs créations, telles que les célèbres bronzes du Luristan, témoignent cependant d’une originalité profonde.

La puissance des Mèdes s’étendait du centre de l’Anatolie jusqu’aux abords de la Bactriane, au cœur de l’Asie centrale. Ecbatane servait d’ailleurs de résidence estivale aux souverains achéménides. Les Mèdes sont par la suite peu mentionnés dans l’histoire de leur empire, sinon le nom de leur région, devenue ensuite l’Azerbaïdjan. En 330 avant Jésus-Christ , le satrape de Médie, Atropatès, combattit contre Alexandre.


Cartes particulières par Ch. Picquet , Géographe du Roi et de Mgr. le Duc d’Orléans. Paris, 1839. Chez Charles Picquet, Quai Conti n° 17, près du Pont des Arts.

Après la chute du dernier roi mède face à Cyrus II de Perse, la Médie devint une province importante et précieuse. Elle sera successivement dominée par les empires achéménide, séleucide, parthe et sassanide.

Ainsi, si l’ampleur et la puissance exactes du royaume mède restent incertaines, il est indéniable que la Médie continua de jouer un rôle significatif dans l’histoire de la région, en tant que terre convoitée par de nombreux empires successifs.

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Géopolitique et Diplomatie Histoire

Aperçu géostratégique du territoire iranien

Situé en Asie du sud-ouest, le territoire iranien s’avère complexe : en effet, la géographie d’un pays ordonne sa politique et sa stratégie dans tous les domaines : défense, économie, infrastructure, développement, etc. La géostratégie est une discipline qui étudie les informations stratégiques découlant de la géographie physique, économique et démographique.

Une géographie particulière, un défi stratégique

L’Iran possède une identité géographique unique. D’abord en raison de son relief distinctif, qui le différencie des plaines voisines de la Mésopotamie et de l’Indus. Ensuite à cause de son climat intermédiaire entre le milieu tropical des rives de l’océan Indien et les traits continentaux propres à l’Asie centrale. Enfin à ses divers milieux naturels comprenant des montagnes, des piémonts irrigués et des déserts.

territoire iranien empire achéménide

Cette identité le place au carrefour de plusieurs grands espaces civilisationnels. L’Iran est entouré par les mondes indien, arabe et turc, ce qui enrichit encore davantage sa diversité culturelle et historique. Les contrastes entre les hautes terres afghanes et caucasiennes ainsi que les vastes étendues désertiques et steppiques de l’Asie centrale ajoutent à la fascinante mosaïque géographique de l’Iran, faisant de ce pays un lieu d’échanges et de rencontres entre différentes influences et traditions.

Iran carte empire sassanide

En dépit de sa proximité avec l’océan Indien, l’Iran n’a que peu exploité cette opportunité tout au long de son histoire. Les flottes achéménides ou sassanides ne saisirent aucunement le rôle majeur que leur conférait sa géographie. En effet, lors de ses périodes d’apogée successives, l’Iran est demeuré principalement un empire continental, capable d’étendre son influence vers l’ouest, le nord et l’est.

Expansion de l’islam sous la dynastie des Omeyyades (661-750).

À l’époque achéménide durant laquelle Cambyse soumettait l’Égypte et les armées de Darius et Xerxès menaçaient Athènes, la puissance du Grand Roi se projetait au-delà de l’Indus. Ce sont donc les terres et les conquêtes continentales qui ont marqué les grandes périodes glorieuses de l’histoire de l’Iran. À l’inverse, son potentiel maritime restait en grande partie inexploité.

Le territoire iranien confronté aux invasions

En comparaison des vastes empires qui les précédèrent, les Sassanides et les Safavides gouvernèrent un territoire iranien relativement restreint. Cependant, l’empire créé au IIIème siècle par Ardashir perdura pendant plus de quatre siècles. L’Iran connut également des périodes de confrontations avec plusieurs menaces, certaines s’avérant mortelles. Les Macédoniens et les Grecs d’Alexandre, les Romains, les Byzantins et les Arabes furent en leurs temps des adversaires redoutables.

Asie mongole
L’Asie occidentale après la conquête mongole (XIIIème-XIVème siècles).

L’ancienne Perse dut également faire face aux Turcs, aux Mongols, aux Turkmènes, aux Ottomans, sans oublier les Afghans. Les deux derniers siècles virent la Russie, l’Angleterre et enfin les États-Unis remettre en question l’indépendance fièrement revendiquée de l’Iran. Malgré ses nombreux défis historiques, l’Iran a su préserver une identité forte et résiliente.

L’empire de Tamerlan (1336-1405)

En tant qu’étape naturelle pour l’empire des tsars ou la puissance soviétique dans leur progression vers les eaux chaudes, l’Iran a toujours été contrôlé par l’Angleterre qui cherchait à garantir la sécurité de sa route des Indes et à exploiter le pétrole découvert à Abadan. Pendant la guerre froide, l’Iran agissait en tant que « gendarme du Golfe » pour le compte des États-Unis d’Amérique. En raison de cette position stratégique, l’Iran fut toujours l’objet des ambitions des grandes puissances régionales et mondiales.

territoire iranien au cœur du Grand Jeu
L’Iran et le « Grand Jeu » des Britanniques et des Russes (XIXème-début XXème siècles).

Cette situation particulière et la mémoire des épreuves du passé expliquent probablement la vitalité du nationalisme iranien qui se manifeste aujourd’hui par une volonté d’indépendance et de puissance. La dynamique géopolitique de la région a donc profondément influencé le développement de l’Iran en tant qu’acteur majeur dans la politique mondiale.

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Histoire Religion et Spiritualité Société

La célébration d’Achoura en 2023

La célébration d’Achoura a lieu cette année 2023 le 28 juillet. Il s’agit d’un temps chargé de sens pour les Chiites. En effet, le mois de moharram est marqué par la commémoration du martyre de l’Imâm Hossein ibn Ali, le petit-fils du Prophète Mohammad, et de ses compagnons à Karbala, en l’an 680.

C’est l’occasion pour l’iranologue et spécialiste du Chiisme Morgan Lotz de revenir sur cet évènement au micro de Press TV. L’événement tragique qui eut lieu à Karbala a laissé une empreinte indélébile dans l’histoire de l’Islam et revêt une importance particulière.

célébration Achoura à Karbala en 2014
Célébration d’Achoura devant le mausolée de l’Imâm Hossein situé à Karbala (Irak)

Morgan est l’auteur de plusieurs travaux sur la foi et plus particulièrement le Chiisme. Son livre La Voie vers le Divin étudie notamment les notions du vocabulaire spirituel dans philosophie occidentale. D’autres de ses travaux éclairent des aspects de la spiritualité chiite comme la symbolique du martyre de l’Imâm Hossein.

Que signifie la célébration d’Achoura en 2023 ?

Ces cérémonies sont tout d’abord l’occasion de se rappeler avec émotion les souffrances subies par l’Imâm Hossein et sa famille. Ils rappellent les leçons de courage, de sacrifice et de résistance face à l’injustice.

Les principales cérémonies de cette journée de célébration d’Achoura sont marquées par des expressions publiques de deuil. Les processions s’accompagnent notamment des chants de lamentation et des mistères retraçant les événements tragiques de Karbala.

La lutte pour la justice et la vérité menée par le IIIème Imâm et ses compagnons contre le régime tyrannique de Yazid, le dirigeant omeyyade corrompu de l’époque, est un exemple vivant des valeurs profondes de l’Islam. Les Chiites, dont Henry Corbin étudia la religion, se rappellent avec émotion les sacrifices consentis par le Prince des Martyrs et ses compagnons. Commémorer cet évènement permet de réaffirmer leur engagement envers les principes d’équité, de justice et de vérité qu’ils ont défendus.

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Histoire

La Préhistoire en Iran

L’histoire de l’Iran débute dès la Préhistoire. Par « Préhistoire » est entendue la période précédant l’émergence de l’écriture et l’utilisation des métaux dans l’histoire de l’humanité.

peinture Préhistoire Iran
Peinture de la grotte de Dosheh, Khoramabad (Lorestan),
vers le 8ème millénaire avant Jésus-Christ

La Préhistoire en Iran, aux origines de l’humanité

En 1949, Roman Ghirshman identifia des traces d’occupation humaine dans une grotte appelée Tang-é Padban, dans les montagnes bakhtiaries du Zagros. Celles-ci remontent au VIIème millénaire, à l’aube du Néolithique. Des découvertes furent réalisées dans les grottes de Belt et de Hotu, situées à proximité de la mer Caspienne. Celles-ci nous informent de l’existence de plantes cultivées et d’animaux domestiqués. Des objets tels qu’une figurine de sanglier et la « Vénus » de Tepe Sarab (non loin de Kermanshah) suggèrent des affinités avec le Néolithique anatolien de Hacilar. La céramique peinte était largement répandue dès le Vème millénaire avant Jésus-Christ. De même que le cuivre fondu fut utilisé vers -4000 dans différents sites, notamment celui de Tal-é Iblis.

Au sud-ouest du pays, le processus d’urbanisation démarre à la fin du IVème millénaire. Une découverte plus récente révèle également l’urbanisation dans des régions longtemps inexplorées par les archéologues, notamment à Tepe Yahya et Shahr-é Sokhta. Ces dernières font écho aux centres identifiés en Susiane, où l’urbanisation semblait être liée à l’influence mésopotamienne.

La civilisation élamite qui se développa en Susiane fut longtemps considérée comme une extension des civilisations sumérienne ou akkadienne vers le sud-est. Les collines de Tepe Sialk, fouillées par Roman Ghirshman entre 1933 et 1937 près de Kashan, au sud de Téhéran, révélèrent de nombreuses informations à ce sujet.

La Préhistoire en Iran : les sites archéologiques de Sialk

La période connue sous le nom de Sialk I est contemporaine de la période Hassuna-Samarra en Mésopotamie, au Vème millénaire avant Jésus-Christ. Il s’agissait d’un village de huttes progressivement remplacé par des maisons en pisé, construites par une population d’agriculteurs et d’éleveurs. C’est à cette époque que le cuivre apparut, marquant la transition entre le Néolithique et le Chalcolithique.

Les niveaux ultérieurs de Sialk II (ceux-ci débutant vers la seconde moitié du Vème millénaire) montrent l’émergence de constructions en briques crues et d’une céramique plus évoluée, avec des décorations comprenant désormais des représentations animales schématisées.

La période nommée Sialk III se caractérise par les vestiges du tepe sud datés de -3800 à -3000. Les briques deviennent désormais cuites,  la pierre apparaît dans l’architecture et le décor de la céramique devient plus complexe.

La renaissance de Sialk IV et l’influence élamite

Sialk III disparaît lors d’un incendie général. Sialk IV, qui le suivra, témoigne des influences élamites (notamment dans les pratiques funéraires) à la fin du IVème et au début du IIIème millénaires. Le site sera à nouveau occupé durant la seconde moitié du IIème millénaire.

Sialk V date pour sa part de l’âge du bronze. Pourtant, des objets en fer sont déjà présents. Au cours des siècles suivants, les tombes de cavaliers découvertes sur le site suggèrent peut-être la présence d’une population ancêtre des Mèdes. Le site de Tepe Giyan, découvert en 1928 au sud-ouest de Nehavend, en Iran occidental, révéla au cours des fouilles entreprises par Roman Ghirshman et Georges Contenau dans les années 1930 des niveaux du Chalcolithique ancien contemporains de -4700 à -4400. Le décor animalier de la céramique montre des similitudes avec la culture des tumuli sur le site d’Anau, dans les steppes du Turkménistan. Toutefois, ce sont les influences mésopotamiennes qui prédomineront avec le temps.

Les premiers habitats préhistoriques en Iran

Les vestiges découverts à Tepe Giyan, datant de la fin du IIIème millénaire, sont similaires à ceux excavés sur le site d’Hasanlu. Les premiers niveaux remontent au milieu du IVème millénaire. Ceux-ci mettent en lumière des structures en brique crue remplacées par des briques cuites à l’époque de Hissar II. Ce site dévoile également un grand nombre de perles en lapis-lazuli, des bagues, des bracelets principalement en cuivre, mais également en or et en argent. Hissar II se termine brutalement vers -2300 à la suite d’une destruction violente.

La cité renaît deux siècles plus tard et atteint son apogée, en témoigne l’importance de ses monuments. Cependant, une dernière destruction coïncidant avec l’ère du Bronze ancien brise cette prospérité retrouvée. Les fouilles menées dans le Louristan, notamment à Tepe Guran, ont révélé deux grandes périodes d’occupation : une datant du néolithique au VIIème et VIème millénaires avant Jésus-Christ, et une autre, contemporaine de l’âge du bronze et du début de l’âge du fer, entre -1300 et -600.

Les célèbres bronzes du Louristan utilisés pour équiper les chevaux, étudiés notamment par l’archéologue belge Louis Vanden Berghe, remontent aux cinq premiers siècles de l’âge du fer. Ils sont attribuables à un peuple de cavaliers que l’on suppose être les ancêtres des Mèdes. La comparaison des scènes représentées sur ces bronzes avec les textes de l’Avesta permit de leur donner une interprétation. Près du lac d’Ourmiah, le site de Hasanlu recèle des niveaux riches en artéfacts de l’âge du bronze. Il s’agit des vestiges d’une forteresse des débuts de l’âge du fer qui sont le mieux conservés, tandis que des tombes beaucoup plus anciennes rappellent celles de Sialk et Tepe Giyan.

La civilisation de l’Élam, entre Suse et Mésopotamie

Vers l’ouest, Suse, qui deviendra une grande capitale achéménide, est habitée dès le Vème millénaire avant Jésus-Christ. Les archéologues mirent en évidence les liens entre Suse et les cultures mésopotamiennes d’Obeid et d’Uruk. Au début du IIIème millénaire, l’apparition de tablettes proto-élamiques marque le début d’une histoire qui verra la conquête de la cité par le roi d’Akkad, Naram-Sin, suivi par l’imposition de la IIIème dynastie d’Ur.

Vers -1850, une nouvelle dynastie locale prendra le relais, formant un royaume qui reçoit un tribut de Babylone et qui fait même venir de la capitale mésopotamienne le célèbre code d’Hammurabi, retrouvé à Suse comme butin. Ainsi, Darius Ier décidera de construire l’un de ses palais dans cette cité chargée d’une longue histoire. Anshan (Tal-é Malyan, au nord de Chiraz), étroitement liée à l’Élam après sa domination par les rois d’Ur, se voit occupée dès la fin du Vème millénaire. C’est pourtant aux 7ème et 6ème siècles avant Jésus-Christ, avec l’essor de la puissance néo-élamite, qu’elle atteint son apogée. Elle deviendra par la suite le point de départ de l’Empire perse lorsque Teispès, fils d’Achéménès, l’occupera.

Ce sont essentiellement des sites de l’ouest de l’Iran, découverts et explorés au cours de la première moitié du 20ème siècle, qui permirent de recueillir des informations significatives. Souvent fragmentaires et disparates, ceux-ci nous renseignent sur l’histoire des vastes régions à l’est des Zagros. Ces éléments permettent une compréhension plus complète de l’Élam.

Généralement considéré comme faisant partie du monde mésopotamien, la civilisation de l’Élam est le principal centre culturel et la première civilisation urbaine de la période pré-iranienne. Elle est antérieure à l’arrivée dans l’ouest du plateau des cavaliers indo-européens venus du nord qui jouèrent un rôle décisif dans l’ethnogenèse des Mèdes et des Perses.

De nouvelles découvertes survenues en 2003

De nouvelles découvertes en 2003 remirent en question l’interprétation traditionnelle de cette période. Les fouilles menées autour de Jiroft, dans la vallée du Halil Roud, dans la province de Kerman, au sud-est du plateau iranien, ont révélé l’existence d’une civilisation jusque-là inconnue, contemporaine de celles de la Mésopotamie et de l’Indus, datant du IIIème millénaire.

Une conception bouleversée la Préhistoire en Iran

Les découvertes des sites de Shahdad et de Tepe Yahya, complétées par celles de Jiroft, permettent de répondre à des questions restées sans réponse depuis longtemps. Ces interrogations concernent notamment la présence d’objets de prestige importés en Mésopotamie ou sur les côtes de la péninsule arabique. Par exemple des vases en chlorite ornés de pierres semi-précieuses dont l’iconographie semble avoir influencé les décors sumériens. Cette nouvelle perspective suggère que la civilisation urbaine révélée à Jiroft pourrait correspondre au royaume mythique d’Aratta mentionné dans les légendes mésopotamiennes.

En plus de la production d’objets de prestige qui alimentaient un commerce florissant, la civilisation de la vallée du Halil Roud aurait peut-être fourni le modèle de la ziggurat mésopotamienne. À cette époque, la région était une plaine alluviale fertile, là où la steppe et le désert dominent aujourd’hui. L’abondance de l’eau permettait une agriculture et un élevage caprin prospères.

L’identification de nouveaux sites préhistoriques en Iran

Découvertes en 2003 après une période de pillage étendue sur plusieurs années, les fouilles permirent d’identifier quatre-vingts sites ainsi que les vestiges d’une ville fortifiée. Les motifs trouvés sur ces sites s’avèrent particulièrement intrigants. En effet, ils représentent souvent des thèmes mythiques mésopotamiens qui ne figureront sur les rives du Tigre que six siècles plus tard. Par exemple, l’homme-scorpion, présent dans l’épopée de Gilgamesh, est abondamment représenté dans la vallée de Halil Roud où des traces d’une écriture datant du début du IIIème millénaire furent identifiées.

Ces découvertes récentes sont d’une importance capitale pour l’étude de la Préhistoire en Iran. En effet, elles remettent en question la primauté traditionnellement attribuée à la Mésopotamie dans l’émergence de la civilisation urbaine. Elles révèlent aussi l’existence, il y a cinq mille ans, de liens commerciaux intenses entre cette région désertique actuelle et les foyers de civilisation bien établis du bassin de l’Indus et du « pays d’entre les fleuves ».

Le peuplement du plateau iranien durant la Préhistoire

Le plateau iranien occupa une place prépondérante dans la naissance des grandes civilisations orientales durant la Préhistoire en Iran. Il révèle des cultures sédentaires importantes établies dans diverses régions depuis les VIème et Vème millénaires avant Jésus-Christ.

La Préhistoire en Iran et le développement de l’urbanisation

Alors que Suse et l’Élam semblent plutôt relever de l’espace culturel mésopotamien, les centres du Halil Roud, découverts récemment, illustrent l’existence de grandes civilisations urbaines contemporaines de l’Égypte de l’Ancien Empire, des villes-États sumériennes et des cités de l’Indus ayant émergé sur le territoire iranien. Cette floraison civilisationnelle eut lieu avant l’arrivée, pendant le IIème millénaire, des nomades indo-européens venus du nord. Il s’avère important de replacer la formation des peuples ayant mené à la création de l’Empire perse achéménide aux 8ème et 7ème siècles avant Jésus-Christ dans une perspective à long terme pour comprendre leur importance.

Aujourd’hui, les archéologues étudient les circonstances entourant l’émergence du Royaume perse et ses liens avec le Royaume élamite qui l’a précédé dans le sud-ouest de l’Iran actuel. Cette réflexion remet en question le scénario traditionnel de la naissance du Royaume perse. Selon ce dernier, les Perses seraient arrivés au nord-ouest de l’Iran au début du IIème millénaire, auraient ensuite migré vers le sud à travers les montagnes Zagros, s’installant d’abord près du lac d’Urmiah, puis près de Kermanshah, avant de s’établir finalement dans le Fars au 4ème siècle avant Jésus-Christ pour fonder la dynastie achéménide. Cela s’explique notamment par les découvertes faites à Anshan (Tall-é Malyan).

Le Fars, bascule de l’Iran de la Préhistoire à l’Histoire

Dans le Fars, une crise se manifesta par un processus de désurbanisation débuté au milieu du IIème millénaire. Celui-ci vit l’abandon de toutes les villes, y compris la capitale Anshan, vers -900. Ces événements conduisirent également à une quasi-disparition des établissements sédentaires. Cette évolution s’accompagne d’une forte augmentation des populations nomades pastorales. Atteignant son apogée pendant la première moitié du Ier millénaire, elle conduisit à l’isolement du Fars par rapport au Khouzistan élamite, où la majorité des populations sédentaires se concentraient désormais.

À partir de la seconde moitié du IIème millénaire, de nouvelles populations iraniennes ont occupé le Fars, qui demeura tout de même isolé jusqu’à la fin du 8ème siècle. À partir de ce moment, la brève renaissance de l’Élam permit à cette région de dominer à nouveau la contrée. Cela fut toutefois de courte durée. En effet, les Assyriens pillent Suse, la capitale élamite, en -646. La fin du 7ème siècle est le témoins de la chute du pouvoir assyrien, de l’émergence d’un brillant Royaume néo-babylonien et de la formation d’un royaume mède à partir de la région centrale du Zagros.

Vers -635, une royauté d’Anshan indépendante de l’Élam se forme dans le Fars sous la gouvernance d’une dynastie perse. L’émergence de ce nouveau royaume d’Anshan coïncide avec une importante sédentarisation issue de la fusion entre les populations autochtones longtemps sous l’influence de l’Élam et les nomades perses. Ainsi, la Perse historique semble née de la synergie entre les traditions élamites et iraniennes. L’influence élamite entama son déclin sous le règne de Darius Ier, où les éléments iraniens commencèrent à dominer de façon prédominante, un processus favorisé par la proximité du Royaume mède avec lequel les Perses entretenaient de nombreux liens.

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Histoire Religion et Spiritualité

Les Douze Imams dans le Chiisme

par Morgan Lotz

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Gens de la Demeure (Ahl al-Bayt), Quatorze Immaculés ou bien encore Sainte Famille, qui sont les Douze Imams du Chiisme ?

Lorsque l’on parle des Gens de la Demeure (Ahl al-Bayt), une interrogation se pose toujours : pourquoi le Coran ne suffit-il pas au croyant puisque qu’il est la parole de Dieu (Allâh) Lui-même ?

Pour le Shî’isme, la révélation du sens spirituel est encore à attendre, et c’est là la tâche herméneutique dont sont investis les Imâms. Cette révélation ne sera complète qu’une fois accomplie la parousie de l’Imâm caché, c’est-à-dire du XIIème Imâm qui reviendra de son occultation pour guider les croyants afin qu’ils ne s’égarent pas lors de la fin des temps.

La métaphysique shî’ite étant dominée par l’idée de Dieu inconnaissable, inaccessible et innommable dans son Essence, se dégage alors l’idée de son épiphanie dans un plérôme de quatorze entités de lumière manifestées sur Terre : il s’agit des « Quatorze Immaculés », comprenant le Prophète Mohammad (590-633), sa fille Fâtemeh et les Douze Imâms, « Témoins d’un autre monde et d’un monde autre. »[1]

Fatemeh Zahra, mère de la Sainte Famille

Fâtemeh al-Zahrâ (née vers 614 – 632), dont le nom al-Zharâ signifie l’« Éclatante », est la fille du Prophète et de son épouse Khadidja beit-Khuwaylid (née entre 555 et 560 – 619). Elle épouse ‘Ali en 624 et aura avec lui deux fils, Hassan et Hossein.

Première illustration de la présence des femmes dans l’Islam, elle n’hésite pas à prononcer un sermon dans la mosquée du Prophète pour dénoncer le premier calife Abou Bakr (573-634) qui venait de faire main basse sur Fadak. Elle décéda de ses blessures quelques jours après que les partisans d’Abou Bakr aient attaqué sa maison pour la forcer à lui prêter allégeance.[2] Conformément à ses dernières volontés, ‘Ali l’inhumera en secret pendant la nuit, sa tombe demeurant encore à ce jour inconnue.

La promesses à la mère, chantée par Hassan Ataei

Ali, le Ier Imam

‘Ali ibn Abi Tâlib (entre 600 et 605 – 661), Amir al-Mu’minin (« Émir des croyants »), cousin du Prophète devenu son gendre en épousant sa fille Fâtemeh, fut le premier homme à avoir cru Mohammad et s’être converti à l’Islam. Il est également le détenteur de la seule version intégrale du Coran qu’il rédigea au fur et à mesure que Mohammad révélait ce qui lui avait été enseigné.

C’est justement lors de l’assassinat du troisième calife Othman en 656 que la désignation d’Ali comme son successeur va provoquer une division au sein de la communauté des croyants : le gouverneurs de Syrie Mou’awiya (605-680) refuse de le reconnaître comme calife, et ce dernier, suivi par la majorité des musulmans, hérite du pouvoir politique à la faveur d’un arbitrage truqué – dit arbitrage « d’Adroh »[3] – et de plusieurs affrontements armés qui s’ensuivirent.

Estimant que « le jugement appartient à Dieu seul », les khâridjites[4] mènent alors une véritable guerre contre le califat nouvellement installé en se tournent vers la commission d’attentats terroristes, dont l’un coûta la vie à ‘Ali en janvier 661, mettant de la sorte un terme à son califat et ouvrant la voie à l’exercice du pouvoir califal de Mou’awiya et de la dynastie des Ommeyades.[5]

Hassan, IIème Imâm

Hassan al-Modjtabâ (l’« Élu » ou le « Choisi ») (624-669), fils aîné d’Ali et Fâtemeh, succède à son père comme calife mais finit par y renoncer au bout de six mois et trois jours après un accord avec Mou’awiya à qui il prête allégeance dans l’espoir de préserver la communauté des croyants. Retournant à Médine avec les siens, il y demeure dix ans jusqu’à son martyre, assassiné par le poison que son épouse Dja’da bint Ash’at avait dissimulé dans sa nourriture vraisemblablement sur ordre de Mou’awiya.

Hossein, le IIIème Imam et Prince des Martyrs

Hossein (626-680), deuxième fils d’Ali et de Fâtemeh honoré du titre de Seyed al-Shohadâ (« Prince des Martyrs »), est certainement l’Imâm le plus célèbre en raison de sa mort en martyr à Karbalâ’. Le matin du 10 moharam 61 (correspondant au 10 octobre 680) s’engage la bataille de Karbalâ’ dans laquelle s’opposent le petit-fils du Prophète au calife Yazîd de la branche ommeyade qui lui ordonnait le serment d’allégeance (al-bay’ah), toujours refusé par celui-ci.

En début d’après-midi, plus de la moitié des partisans de Hossein sont déjà tués puis, lorsque tous sont tombés sous les coups, ‘Ali Akbar, l’un des fils de l’Imâm martyr rencontre à son tour le trépas. Vient un moment où, se retrouvant seul devant un tel spectacle, Hossein décide de sauver son dernier-né ; le prenant dans ses bras, il supplie pour le désaltérer d’un peu d’eau dont lui et les siens étaient privés depuis une semaine en raison de l’accès bloqué au fleuve, lorsque le nourrisson fut transpercé d’une flèche. Soudainement seul, Hossein reste sans défense.

Ses assassins s’approchent alors doucement de lui, hésitant à lui porter le moindre coup, quand l’un des assaillants le frappe subitement de son épée. Un second vient alors le poignarder dans le dos. Hossein s’effondre sur le ventre, le visage contre le sol – mort. L’un décide de lui trancher la tête et commande à vingt cavaliers de piétiner le corps qui sera abandonné sur place avec les autres dépouilles de ses compagnons, qui seront ensevelies le lendemain par les habitants d’un village voisin.

Tasbeeh al-Zahra, chantée par Hadj Mahdi Rasouli

Le lendemain de la bataille, ses assassins qui avaient emporté avec eux en guise de trophées les têtes de Hossein et de ses compagnons les firent présenter au calife Yazîd résidant à Damas. Dans ce triste voyage se trouvèrent captifs les épouses et les enfants de la famille de Hossein, dont sa sœur Zeynab et son dernier fils survivant, ‘Ali Zayn al-‘Abidin, le IVème Imâm.

al-Sadjâd, le IVème Imam

‘Ali Zayn al-‘Abidin al-Sadjâd (l’« Ornement des hommes de piété ») (656 ou 659 – 711 ou 714), dont l’imâmat dura 34 années qu’il passa à Médine après son retour de Karbalâ’. Il est l’auteur de deux livres, un traité de droit et le Sahifa as-Sadjâdiya, recueil de prières destinées à guider le croyant vers Dieu. Semblablement à ce martyre devenu une tradition pour le Shî’isme, le calife ommeyade Walid ibn ‘Abd al-Malik ordonnera son assassinat par empoisonnement.

al-Bâqir, le Vème Imam

Mohammad al-Bâqir (676-733), dont le titre al-Bâqir se rapporte à l’expression bâqir al-‘ilm signifiant « celui qui fend la connaissance », témoignant par là du souvenir d’une âme emplie de connaissance et de piété.

al-Sâdeq, le VIème Imam

Dja’far al-Sâdeq (le « Véridique ») (699 ou 702 – 765), dont l’imâmat dura lui aussi 34 années jusqu’à son assassinat par empoissonnement, fut réputé pour sa connaissance de la théologie et des hadiths.

al-Kazim, le VIIème Imam

Mousâ al-Kazim (745-799), qui dut affronter les persécutions du califat abbaside au point d’user de la taqîyya, la dissimulation pieuse, ce qui ne l’empêcha pas d’être arrêté lors de sa prière dans la mosquée du Prophète. Il sera occis par empoisonnement durant sa détention.

Reza, le VIIIème Imam

‘Ali al-Rezâ (770-818), le célèbre « Emâm Rezâ » dont l’incontournable mausolée se situe à Mashhad, en Iran, où il trouva la mort lorsque le calife al-Ma’moun le fit empoisonner tandis qu’il se rendait dans le Khorâsân pour répondre à son invitation.

al-Djavâd, le IXème Imam

Mohammad al-Djavâd (le « Magnanime » ou le « Pieux ») (811-835), qui mourut à l’âge de 24 ans, semble-t-il sous le coup d’un empoisonnement par son épouse répondant aux ordres du calife abbaside al-Mou’tasim.

al-Hâdi, le Xème Imam

‘Ali al-Hâdi al-Naqi (le « Guide » ou le « Pur ») (827 ou 830 – 868) ne connaîtra quant à lui que la résidence surveillée ordonnée par les califes abbasides à Sâmarâ’, où il finit son existence terrestre non sans avoir laissé le merveilleux Ziyârah al-djâmi’at al-kabira regroupant l’ensemble des prières shî’ites.

al-Askari, le XIème Imam

Hassan al-Zaki al-‘Askari (l’« Intègre ») (845-874), lui aussi interné à Sâmarâ’ tout comme son père. De son mariage avec la princesse byzantine et chrétienne Narcisse (en persan Nardjès) naquit en 869 un fils qui achève ce plérôme des Douze Imâms :

Le XIIème Imam, le Mahdi

Muhammad al-Qâ’im (le Résurrecteur), le XIIème Imâm, le Guidé (Mahdi), l’Attendu (Montazar), la Preuve ou le Garant de Dieu (Hodjat), le pôle mystique de ce monde, celui qui, selon les paroles du Prophète, « remplira la Terre de paix et de justice comme elle est aujourd’hui remplie de violence et de tyrannie. Il combattra pour reconduire au sens spirituel (ta’wîl), comme j’ai moi-même combattu pour la révélation du sens littéral. » Son importance est telle qu’il est dans la conscience shî’ite une « simultanéité de pessimisme radical et d’indomptable espoir » selon Henry Corbin ; « […] c’est le dernier Prophète lui-même qui a annoncé celui que l’on devait attendre : l’Imâm, Sceau de la walâyat mohammadienne, est l’Imâm attendu (montazar). »[6]

Le Shî’isme : une voie d’amour

Le Shî’isme se définit comme une religion d’amour spirituel initiant à la connaissance de soi dans laquelle le Prophète est le sceau de la prophétie et l’Imâm le sceau de la walâyat. Walâyat signifie « amitié » en arabe et se rapporte à la dilection et l’amour que professent les adeptes à l’égard des Imâms. Ce cycle de la walâyat constitue une initiation progressive au sens intérieur, spirituel, ésotérique (appelé bâtin) des Révélations divines. Puisqu’il existe de la sorte un lien personnel entre le croyant et les saints Imâms, il n’est donc guère nécessaire de se grouper en confréries (tarîqat) et de suivre l’enseignement de shaykhs pour être guidé.

On pourrait penser que l’Imâmat est une simple succession de pouvoir et d’autorité – il n’en est rien. Il est important de comprendre que l’Imâmat ne se transmet pas parce que l’Imâm successeur est le fils, mais qu’il est justement le fils parce que l’Imâmat se transmet à lui. L’Imâm est en fait un pôle mystique duquel se transmet la lumière divine qui illumine l’âme depuis le monde de l’Amour, monde que le Sheykh al-Ishrâq (« Maître de l’Illumination ») Shihâb al-Din Yahya Sohravardî (1155-1191) décrit comme Nâ-kodjâ Abâd (littéralement le « pays du non-où »), le monde au-delà du « lieu » de ce monde. Ainsi Henry Corbin qualifierait l’Imâm comme le « (…) mystère du chaque-fois-unique de tous les Uniques, de l’Un multiplié à l’infini par lui-même et qui est toujours l’Un unique. »[7]

Les paroles prononcées par les Imâms shî’ites complètent donc celles de Dieu et de son prophète en devenant ce que Mohammad Ali Amir-Moezzi qualifie de « Qorân parlant ». Les Imâms, herméneutes de la Parole divine, révèlent le sens caché du Livre saint :

« Sans l’explication de l’imam, l’Écriture sainte ne demeure que lettre close puisqu’inintelligible et par conséquent inapplicable. »[8]

Cette situation n’annule point le respect des Shî’ites pour le Prophète, contrairement à ce que prétendent les diffamations sunnites. Christian Jambet rappelle que « L’imamat consiste donc dans le fait, pour l’imâm, d’être la « preuve de Dieu » (hojjat). De même qu’en son temps le prophète témoignait pour Dieu, l’imâm rend possible la connaissance gnostique, intérieure de la divinité, par la délivrance du sens caché de la parole divine. »[9]

La dévotion au Prophète, à sa fille Fâtemeh et aux Douze Imâms – les Quatorze Immaculés – qu’éprouve le cœur shî’ite est une éthique, une chevalerie, et, pour reprendre le mot de Nietzsche à propos du Bouddhisme, une « hygiène ». Le Shî’isme, c’est la religion positive (shari’at) qui s’efface devant la vérité gnostique (haqiqat), l’exotérique (zâhir) qui se trouve dépassé pour recevoir l’illumination de l’ésotérique (bâtin).


[1] Henry Corbin, En Islam iranien. Aspects spirituels et philosophiques, Gallimard, col. Tel, 1991, tome I, p. 67.  

[2] Alors que ‘Umar se voit refuser l’entrée du domicile de ‘Ali et Fâtemeh pour leur extorquer l’allégeance au premier calife Abou Bakr qui vient de prendre le pouvoir quelques jours après la mort du Prophète, il décide d’incendier la porte de leur demeure pour y entrer de force. La suite nous est narrée par Sulaym ibn Qays al-Hilâli, l’un des premiers chroniqueurs de l’Islâm, d’ailleurs contemporain des événements qu’il décrit. « Fâtima se dressa devant lui et se plaignit en s’écriant : ‘ô mon père, ô Envoyé de Dieu !’. ‘Umar brandit son sabre gardé dans étui et la frappa violemment sur les côtes. Fâtima cria encore une fois en invoquant son père. ‘Umar la frappa au bras avec son fouet. […] À ce moment, ‘Ali surgit, attrapa ‘Umar par le collet, le plaqua au sol et commença à le frapper violement au visage et au cou, cherchant réellement à le tuer. […] ‘Umar demanda de l’aide. Ses gens entrèrent. ‘Ali se précipita vers son sabre… Qunfudh et ses hommes l’attaquèrent le jetèrent à terre, l’immobilisèrent, le ligotèrent et lui passèrent une corde au cou. Fâtima barra la porte [pour les empêcher d’emmener son époux]. Le maudit Qunfudh lui asséna un violent coup de fouet de sorte qu’elle en porta la trace jusqu’à sa mort [survenue peu de temps après]. […] En effet, ‘Umar lui avait ordonné de frapper Fâtima si elle s’interposait pour défendre ‘Ali. C’est pourquoi [après l’avoir frappée] Qunfudh coinça violemment Fâtima au travers de la porte de sa maison de sorte qu’elle eut la côté brisée et perdit l’enfant qu’elle portait dans le ventre. À partir de ce jour, elle n’a pu quitter son lit et mourut en martyre… » Mohammad Ali Amir-Moezzi, Le Coran silencieux et le Coran parlant, Éditions du CNRS, collection Biblis, 2020, pp. 46-47.  

[3] Dominique Sourdel, L’Islam, PUF, col. Que sais-je ?, 1979, pp. 75-76.

[4] Appartenant à l’un des mouvements les plus sectaires, parfois considéré comme une troisième branche de l’Islâm, ils soutiennent d’abord ‘Ali en raison de leur récusation de l’arbitrage fallacieux d’Adroh mais finissent par s’opposer à lui et sont vaincus par les troupes alides lors d’une bataille rangée le 17 juillet 658.  

[5] Gaston Wiet, Grandeur de l’Islam, éd. Kontre Kulture, 2014, p. 68.  

[6] Henry Corbin, En Islam iranien, tome IV, p. 305.  

[7] Henry Corbin, En Islam iranien, tome I, p. 290.  

[8] Mohammad Ali Amir-Moezzi, Le Coran silencieux et le Coran parlant, p. 124.  

[9] Christian Jambet, La grande résurrection d’Alamût. Les formes de la liberté dans le shî’isme ismaélien, Verdier, 1990, p. 299.  

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Être transsexuel en Iran : l’histoire de Maryam Malek Arâ

par Morgan Lotz

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L’histoire de Maryam Malek Arâ nous dévoile une facette méconnue de l’Iran sur un sujet surprenant pour le lecteur occidental : être transsexuel en Iran.

être transsexuel en Iran

Le transsexualisme se définit comme le « sentiment éprouvé par le transsexuel d’appartenir au sexe opposé à celui de sa morphologie et de sa physiologie, le menant au désir de changer de sexe. »[1] Juridiquement, il est un « trouble de l’identité sexuelle, caractérisé par une opposition entre d’une part le sexe anatomique, chromosomique et hormonal, et d’autre part, le sexe psychologique et psycho-social. Plus précisément, ce syndrome a été défini par le professeur Küss comme « le sentiment profond inébranlable d’appartenir au sexe opposé », révélant une discordance indépassable entre la dimension subjective du sexe et sa réalité objective. »[2]

Contrairement à ce qui peut être imaginé en Occident, la pratique de la chirurgie de changement de sexe est parfaitement légale en Iran, celle-ci ayant été autorisée par une fatwa de l’ayatollah Khomeyni émise en 1986 et répondant comme remède à ce qui est considéré comme une maladie mentale. Cette fatwa est avant tout une émouvante histoire qui mérite d’être raconté, bien évidemment par nécessité du sérieux scientifique qui encadre la recherche, mais également par son aspect méconnu qui éclaire la figure de l’ayatollah Khomeyni qui demeure encore trop souvent occultée et calomniée.

Maryam Malek Arâ, le premier transsexuel en Iran

Feridoun Malek Arâ naquit à Abkenâr, un village situé près de Bandar Anzali, en 1950. Il devient journaliste à la Radio-télévision nationale iranienne (RTNI) en 1974 et porte déjà à cette époque du maquillage et des vêtements féminins. Il expliquera plus tard :

« J’étais très heureux, mais j’avais une errance mentale et intellectuelle. Parce que j’avais des racines religieuses, je voulais connaître religieusement les conditions et les enjeux de ce travail. [ …] Grâce à mes amis et connaissances de l’IRIB, j’ai pu aller voir la Shahbânou Farah Pahlavi. Elle m’a proposé de rassembler un certain nombre de transsexuels iraniens afin qu’on leur accorde des droits spéciaux, ce que je n’ai malheureusement pas fait. »[3] En réalité, une telle opération fut empêchée par les autorités monarchiques.[4]

Étant une personne religieuse, Malek Arâ souhaite obtenir l’avis d’un clerc qualifié sur la question, il décide alors de rencontrer l’ayatollâh Behbahâni qui effectue une prière dite de l’« istikhâreh », une cérémonie religieuse traditionnelle en Iran qui consiste à ouvrir le Qorân au hasard et interpréter le texte ainsi découvert. Le livre saint s’ouvre sur la 19ème sourate intitulée Maryam, celle-ci contant l’histoire de la Vierge Marie, mère de Jésus-Christ.[5] Pour l’ayatollâh, c’est le présage que la vie de Feridoun sera une vie semblable à celle de la Vierge, c’est-à-dire une vie de lutte et d’épreuves.

Sur les conseils de l’ayatollah Behbahâni, Feridoun écrit donc à l’ayatollah Khomeyni alors exilé en Irak une lettre en 1975, à propos de laquelle il déclare :

« Je lui ai dit que j’avais toujours eu le sentiment d’être une femme. J’avais écrit que ma mère m’avait dit que même à l’âge de deux ans, elle m’avait trouvé devant le miroir en train de me mettre de la craie sur le visage de la même manière qu’une femme se maquille. Il m’a répondu en disant que je devais suivre les obligations islamiques d’une femme. »[6]

Cette réponse ne le convainc guère, expliquant plus tard : « Mon impression était que la fatwa appartenait à 47 chromosomes (qui ont à l’heure de leur naissance deux sexes). »[7] Il faut comprendre par cette expression les hermaphrodites.

Feridoun se rend à Paris en 1978 dans l’espoir de rencontrer l’ayatollâh Khomeyni alors en exil en France ; il n’y parviendra guère et rentre alors en Iran où, après s’être fait licencié de son emploi, il suivra des traitements hormonaux prodigués par des psychiatres qui tentent alors de le faire revenir à une psychologie d’homme. Cela n’empêche pourtant pas Feridoun de s’acquitter de ses obligations civiques et nationales en participant à l’effort de guerre à partir de 1980 lorsque l’Irak attaque l’Iran. À ce propos, il déclare :

« Quand la guerre a commencé, j’ai fait du bénévolat en soins infirmiers près de la ligne de front. Quand je bandais des hommes blessés, ils avaient parfois l’impression qu’une femme le faisait parce que j’étais plus doux et je les entendais se demander quel genre de personne j’étais. Certains des patients blessés chimiquement avaient des plaies qui devaient être pansées près de leurs aines, et parfois ils laissaient entendre qu’ils avaient des sentiments sexuels pour moi. »[8]

Son dévouement sera remarqué, lui permettant de rencontrer des personnalités susceptibles de l’aider, notamment ‘Ali Akbar Hâshemi Rafsandjâni, à cette époque président de l’Assemblée consultative islamique qui deviendra président de la République islamique d’Iran de 1989 à 1997.

Maryam Malek Arâ et l’ayatollah Khomeyni, une rencontre bouleversante

L’histoire de la rencontre entre Malek Arâ et Khomeyni s’avère un évènement fort méconnu mais pourtant révélateur de la sagesse et de la bonté qu’éprouvait l’ayatollâh pour les gens. Alors que Feridoun écrit en 1984 une nouvelle lettre au guide de la révolution, soutenu par Ahmad Djanati (né en 1927) qui est à cette époque membre du Conseil des Gardiens de la Constitution, la réponse est la même que la précédente formulée en 1975. Feridoun décide donc de rencontrer directement l’ayatollâh Khomeyni afin de lui expliquer son cas.

Un soir durant l’année 1986, vêtu d’un costume d’homme et porteur d’une barbe et d’un Qorân enveloppé dans un drapeau iranien[9], il s’approche de Djamârân, un quartier résidentiel du nord de Téhéran où vit l’ayatollah Khomeyni sous la protection des gardiens de la révolution islamique. Détail qui a son importance, Feridoun porte ses chaussures nouées ensemble par les lacets autour de son cou, rappelant Hour ibn Yazid Riâhi, un compagnon de l’Imâm Hossein présent à Karbalâ’, qui cherchait un abri. Il est naturellement contrôlé par les gardes et c’est Seyed Morteza Shadandideh[10], qui n’est autre que le frère aîné de l’ayatollah Khomeyni, qui l’accompagne à l’intérieur du domicile.

Cependant, le service de sécurité l’attrape et le violente, suspectant que le volume de sa poitrine ne dissimule des explosifs destinés à assassiner le guide de la révolution alors que la guerre imposée par l’Irak à l’Iran dure depuis plusieurs années et que des tentatives d’assassinats contre sa personne ont déjà été déjouées. Il s’avère en fait que ce volume n’est autre qu’un soutien-gorge soutenant une poitrine féminine ; les femmes présentes dans la pièce lui donnent alors un tchador pour se couvrir. C’est alors qu’Ahmad Khomeyni, le fils de l’ayatollah, arrive et dialogue avec Feridoun, dont l’histoire l’émeut. Il décide alors de lui apporter son aide et l’emmène voir son père, devant qui Feridoun s’évanouit sous la pression dû à sa nervosité.

Témoignage de Maryam Malek Arâ, premier transsexuel en Iran. Cette vidéo fut censurée par YouTube.

Feridoun, devenu ce soir-là Maryam, déclare à propos de cet évènement :

« C’était le paradis, l’espace, le moment et tout était le paradis pour moi. J’étais dans le couloir et j’ai entendu l’imâm Khomeyni en colère contre ceux qui l’entouraient et crier pourquoi vous traitiez quelqu’un qui s’était réfugié chez nous de cette manière et lui causiez du mal. L’imâm Khomeyni a dit : « C’est le serviteur de Dieu. » L’imâm a consulté trois de ses médecins de confiance et lui a posé des questions sur la différence entre les transsexuels et les problèmes neutres. Après cela, tout a changé pour moi. »[11]

L’ayatollâh Khâmenei, alors président de la République islamique d’Iran, est également présent ce soir-là d’après le témoignage de Maryam :

« Depuis lors, je suis entrée dans le hijab féminin, et le jour où il a émis la fatwa, l’ayatollah Khamenei (alors président) m’a taillé un tchador et m’a fait entrer dans le hijab islamique avec la salutation au Prophète et toutes les félicitations. »[12]

Fatwa de l’ayatollah Khomeyni

En quittant la maison de Djamârân, Maryam emporte avec elle une lettre de Khomeyni adressée au procureur en chef, cette fatwa lui indiquant l’autorisation religieuse de pouvoir procéder à la chirurgie de changement de sexe par ces mots qui la libérèrent :

« Au nom de Dieu. La chirurgie de changement de sexe n’est pas interdite dans la charia si des médecins fiables le recommandent. Si Dieu le veut (inshallâh), vous serez en sécurité et j’espère que les personnes que vous avez mentionnées pourront s’occuper de votre situation. »

Nous passons volontairement sous silence quelques informations concernant sa vie privée. Maryam Malek Arâ fonde en 1997 un organisme de bienfaisance, le Comité national de protection des malades du trouble de l’identité et des transgenres d’Iran (komiteh-yé keshvari-yé hemâyat âz bimârân-é ekhtelâl-é hoviyati va trâdjensi-yé irân), lui permettant notamment de faire financer son opération par l’État[13] via le Comité de secours de l’Imâm Khomeyni (komiteh-yé emdâd emâm Khomeyni), une organisation religieuse étatique fondée par l’ayatollâh afin de subvenir aux besoins des nécessiteux. Elle fera une seconde opération chirurgicale en Thaïlande en 2001.

Son organisme devient en 2007 la Société de protection des malades souffrant du troubles de l’identité de genre en Iran (andjoman hemâyat âz bimârân mobtalâ bé ekhtelâlât-é hoviyat-é djensi-é irân)avec l’aide notamment de Zahrâ Shodjâ’i, vice-présidente iranienne des affaires féminines, et ‘Ali Râzini, chef du Tribunal spécial du Clergé.

Tombe de Maryam Malek Arâ

Maryam Khâtoun Malek Arâ est emporté par un accident vasculaire cérébral le 25 mars 2012. Elle repose dans son village natal d’Abkenâr.

Les droits des transsexuels en Iran

Dans son ouvrage de jurisprudence islamique Tahrir al-vasileh paru en 1964, l’ayatollâh Khomeyni aborde pour la première fois dans la théologie shî’ite la question de la chirurgie de changement de sexe pour confirmer qu’il n’existe aucune restriction religieuse à son encontre :

« Il semble que la chirurgie de changement de sexe pour homme à femme ne soit pas interdite (haram) [dans l’Islam] et vice versa, et il n’est pas non plus interdit à un khuntha (hermaphrodite/intersexué) qui la subit d’être attaché à l’un des sexes [féminin ou masculin]. Et [si l’on demande] une femme/un homme est-il obligé de subir la chirurgie de changement de sexe si la femme trouve en elle-même des désirs [sensuels] similaires aux désirs des hommes ou une preuve de masculinité en elle-même – ou un homme trouve en lui-même des désirs [sensuels] similaires au sexe opposé ou une preuve de féminité en lui-même ? Il semble que [dans un tel cas] si une personne appartient vraiment [physiquement] à un sexe [déterminé], une chirurgie de changement de sexe n’est pas obligatoire (wajib), mais la personne est toujours éligible pour changer son sexe dans le sexe opposé. »[14]

Le changement n’est pas interdit car il ne modifie pas la personne en son essence mais seulement l’apparence physique. L’hodjatoleslâm Mohammad Mehdi Kariminiâ, qui rédigea sa thèse de doctorat sur ce sujet, déclare : « Je veux suggérer que le droit des transsexuels de changer de genre est un droit humain. J’essaie de présenter les transsexuels aux gens à travers mon travail et, en fait, d’éliminer la stigmatisation ou les insultes qui s’attachent parfois à ces personnes. »[15] De plus, M. Alipour souligne la maxime juridique islamique appelée « principe de dominante » (isalt al-taslit), qui édicte le droit et le contrôle de son corps et de ses biens par chacun. Il précise :

« […] il est important de savoir que ce droit dans l’Islam est limité à toutes les possessions qui sont considérées comme rationnelles chez les êtres humains. En effet, changer le corps par la chirurgie est généralement considéré comme rationnel. Sur la base de cette règle, tout le monde peut exercer son droit et, par conséquent, peut changer son corps par la chirurgie (Kharrazi, 1999, p. 24). »[16]

La législation sur les transsexuels en Iran, l’héritage de Maryam Malek Arâ

La loi de protection de la famille de 2012 précise que la demande de changement de sexe est à adressée au tribunal chargé des affaires familial (chapitre 1, paragraphe 18, article 4). La Cour suprême a rendu pour sa part un avis affirmant la compétence des tribunaux pour la modification de l’état civil. Ainsi, les personnes accomplissant une chirurgie de changement de sexe, sous réserve d’une approbation médicale, obtiennent consécutivement la modification de leurs certificat de naissance, papiers d’identité et permis de conduire.

Le Comité de secours de l’Imâm Khomeyni fourni des prêts équivalents à 1200 dollars afin de financer des opérations de changement de sexe, qui sont fréquentes en Iran et attirent même des transsexuels des pays arabes où cela est bien souvent interdit. À noter que le Guide de la Révolution ‘Ali Khâmenei, qui succéda à Rouhollâh Khomeyni en 1989, confirma cette fatwa. L’Iran est d’ailleurs le deuxième pays au monde en matière d’opérations de changement de sexe, après la Thaïlande.[17]


[1] Définition de Transsexualisme, Centre national de Ressources textuelles et lexicales (CNRTL).

[2] Point sur le transsexualisme, Dalloz Actu Étudiant, 13 septembre 2012 (https://actu.dalloz-etudiant.fr/a-la-une/article/point-sur-le-transsexualisme/h/a6ee22e2f253c4aff48071683da16fac.html).

[3] Behzâd Bolour, تغيير جنسيت در ايران (« Changement de genre en Iran »), BBC Persian, 19 mai 2006 (https://www.bbc.com/persian/arts/story/2006/05/060519_7thday_bs_transexual).

[4] Société de protection des malades souffrant du troubles de l’identité de genre en Iran page d’accueil de son site internet (https://web.archive.org/web/20120210163053/http:/www.gid.org.ir/Default.aspx?PageID=52&RelatedID=IMaM).

[5] Angus McDowall et Stephen Khan, The Ayatollah and the transsexual (« L’ayatollah et le transsexuel »), Independent, 25 novembre 2004 (https://www.independent.co.uk/news/world/middle-east/the-ayatollah-and-the-transsexual-21867.html).

[6] دیدار تاریخی یک دوجنس با امام خمینی(ره) + عکس و سند (« Une rencontre bisexuelle avec l’imâm Khomeyni + photos et documents »), Tasnim, 13 décembre 2013 (دیدار تاریخی یک دوجنس با امام خمینی(ره) + عکس و سند- اخبار رسانه ها تسنیم | Tasnim (tasnimnews.com)).

[7] Behzâd Bolour, op. cit.

[8] Angus McDowall et Stephen Khan, op. cit.

[9] دیدار تاریخی یک دوجنس با امام خمینی(ره) + عکس و سند, op. cit.

[10] L’ayatollâh Khomeyni (24 septembre 1902 – 3 juin 1989), avait trois sœurs (Mouloudeh Aghâ Khânom, Fâtemeh Khânom et Aqâzâdeh Khânom) et deux frères : Seyed Morteza Shadandideh (1er avril 1896 – 12 novembre 1996), lui aussi religieux, et Seyed Nourâldin Hindi (19 février 1898 – 21 juillet 1976) qui fut avocat. Ce dernier avait été contraint de quitter son poste de président du palais de justice de Khomeyn sur ordre de Rezâ Shâh qui l’avait fait arrêter en 1924. Après la réforme du kafsh-é hedjâb en 1936 qui interdit les vêtements iraniens et impose par la force les habits occidentaux (Cf. notre livre Les Iraniennes, L’Harmattan, 2022) il sera contraint de porter un costume occidental et une cravate jusqu’à la fin de sa vie, en dépit de ses demandes répétées de pouvoir porter le turban et le ‘aba qui lui furent refusé en raison de son statut de laïc.

Leur différence de nom de famille provient du fait que la loi sur l’état civil, promulguées en 1918 et modifiée par Rezâ Shâh par décret du 10 juin 1928, n’autorisait pas la duplication de noms de famille identiques dans une ville. Mostafavi fut choisi en référence à leur père Seyed Mostafa Mousavi (1861 – assassiné en février 1903) et Hindi en référence à leur grand-père paternel, Seyed Ahmad Hindi, originaire d’Inde.

[11] Ibid.

[12] Nazila Fathi, As Repression Eases, More Iranians Change Their Sex (« Alors que la répression s’atténue, de plus en plus d’Iraniens changent de sexe »), The New York Times, 2 août 2004 (https://www.nytimes.com/2004/08/02/world/as-repression-eases-more-iranians-change-their-sex.html?pagewanted=all&src=pm).

[13] Angus McDowall et Stephen Khan, op. cit.

[14] Rouhollâh Mostafavi Khomeyni, Tahrir al-vasileh, 1964, vol. 2, p. 626. Cité par M. Alipour (2017) Islamic shari’a law, neotraditionalist Muslim scholars and transgender sex-reassignment surgery: A case study of Ayatollah Khomeini’s and Sheikh al-Tantawi’s fatwas, International Journal of Transgenderism, 18:1, 91-103, DOI: 10.1080/15532739.2016.1250239 (https://www.tandfonline.com/doi/citedby/10.1080/15532739.2016.1250239?scroll=top&needAccess=true&role=tab).

[15] Frances Harrison, Iran’s sex-change operations (« Les opérations iraniennes de changement de sexe »), BBC, 5 janvier 2005 (http://news.bbc.co.uk/2/hi/programmes/newsnight/4115535.stm).

[16] M. Alipour, op. cit.

[17] Vanessa Barford, Iran’s ‘diagnosed transsexuals’ (« Les « transsexuels diagnostiqués » en Iran »), BBC, 25 février 2008 (http://news.bbc.co.uk/2/hi/middle_east/7259057.stm).

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La Seconde Guerre mondiale en Iran

par Morgan Lotz

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La Seconde Guerre mondiale en Iran est très fortement méconnue en Occident, voire oubliée pour la plupart de ses aspects. Saviez-vous que des réfugiés polonais furent accueillis en Iran ? Que le consul d’Iran à Paris sauva plusieurs milliers de Juifs condamnés à la déportation ? Que ce même consul put compter sur l’aide d’un médecin ouzbèk et d’un avocat mulhousien ? Que des Iraniens s’engagèrent dans l’armée française en 1940 ?

Cet article commencera par présenter un résumé de la Première Guerre mondiale et étudiera brièvement l’évolution politique et historique de l’Iran au cours des années 1920 et 1930 pour mieux comprendre le contexte de la Seconde Guerre mondiale en Iran. Une première partie présentera l’invasion de l’Iran en 1941, une seconde ses aspects les plus méconnus et enfin une troisième présentera la période comprise entre 1942 et 1945.

Introduction :

Histoire et évolution de l’Iran de la Première à la Seconde Guerre mondiale

I – La Première Guerre mondiale en Iran

Afin de bien comprendre la politique iranienne pendant la Seconde Guerre mondiale, il est nécessaire de bien comprendre les raisons qui poussèrent Rezâ Shâh à choisir certains rapprochements diplomatiques ou motiver certaines décisions pour réformer le pays. L’Iran du début du 20ème siècle est dominé par la Russie tsariste et la Grande-Bretagne qui exercent une sorte de protectorat partagé allant pour les Britanniques du sud du Pakistan jusqu’à la moitié sud et est de l’Iran à travers ce qu’ils nommèrent l’ « Empire des Indes ».

Stratégiquement situé entre trois belligérants, les Ottomans, les Britanniques et les Russes, et doté d’importantes réserves de pétroles, l’Iran, officiellement neutre pendant la Première Guerre mondiale, a tout de même subi les velléités du conflit. Tentant de rallier à leur combat de nombreux chefs locaux dont la chute des Qâdjârs favorisait les désirs d’indépendance, cette campagne militaire dénommée « Campagne de Perse » verra s’affronter de décembre 1914 à octobre 1918 les troupes russes et britanniques principalement venues de l’Empire des Indes (le Raj britannique) et les troupes des Empires centraux, notamment les Empires ottoman et allemand.

Le principal affrontement consiste en l’avancement à travers l’ouest iranien des troupes russes pour rejoindre la garnison britannique de Kut, en Irak, alors assiégée en cette fin d’année 1915 par les Ottomans. Les troupes russes n’arriveront jamais à temps, positionnées à 90 kilomètres de la frontière irakienne lorsque la garnison de Kut capitule le 29 avril 1916. L’un des objectifs russes prévoyait d’atteindre le golfe Persique afin d’y établir une infrastructure portuaire, ce qui n’arrivera pas. Quelques accrochages se produisent toujours régulièrement dans le secteur d’Hamadân, située  à l’ouest de l’Iran.

Parallèlement, Wilhelm Waßmuß, un fonctionnaire du consulat allemand en Perse surnommé « le Lawrence allemand », parvint à convaincre ses supérieurs de Constantinople – l’actuelle Istanbul, en Turquie – de sa capacité à fédérer les tribus iraniennes pour se révolter contre les Britanniques. Admirablement intégré à la culture iranienne, portant jusqu’aux vêtements des populations locales, il établit ses premiers contacts en 1915 et distribue des brochures incitant à la révolte jusqu’à sa capture par un chef local qui le remet aux Britanniques ; il parviendra finalement à s’échapper et à regagner son camp.

Prise par la Révolution bolchevique en 1917, la Russie n’est alors plus en mesure de défendre la région du Caucase devant l’avancée des armées ottomane et allemande. En janvier 1918, le général britannique Lionel Dunsterville est alors envoyé en Azerbaïdjân afin d’empêcher la prise des installations pétrolifères de Bakou. A la tête d’un groupement surnommé la « Dunsterforce », composée de véhicules blindés, de quatre avions et de 1000 soldats venant de Grande-Bretagne, d’Australie, du Canada et de Nouvelle-Zélande ainsi que de 300 cosaques « blancs », restés fidèle au Tsar, Dunsterville traverse l’Iran en contournant Tabriz. Les Britanniques gagnent l’Azerbaïdjân où débute la bataille de Bakou en juin 1918. Les combats éclatent dans la ville même le 26 août lorsque l’armée islamique du Caucase lance une offensive contre les forces britanniques stationnées dans la ville. Devant une situation s’aggravant, les Britanniques évacuent finalement la ville le 14 septembre pour se replier à Bandar-é Anzali, en Iran.

Les Iraniens sont aussi confrontés directement aux forces ottomanes : ainsi le commandant des forces ottomanes en Mésopotamie, Halil Pacha (1882-1957), gouverneur de la province de Baghdad et commandant de la 6ème armée turque à partir de 1915, va superviser le génocide des Arméniens et des Assyriens dans l’est de la Turquie mais aussi en Iran où des Iraniens seront également massacrés. Le chef kurde Simko Shikak (1887 – assassiné en 1930) va quant à lui mener le combat contre les Iraniens et prendre part aux massacres des Assyriens en Azerbaïdjân occidental dans les villes de Khoy et Salmas où il assassine le patriarche assyrien Simon XIX Benjamin en mars 1918.

Une délégation iranienne fut envoyée à la conférence de la paix de Paris en 1919 afin de réclamer le remboursement des dommages de guerre, ainsi que le rétablissement des frontières iraniennes avant l’invasion russe du 18ème siècle et l’annulation des avantages accordés aux étrangers. Malheureusement, le gouvernement britannique l’empêchera de se rendre à la conférence et aucune demande ne fut par conséquent portée à la connaissance des diplomates en charge du Traité de Versailles.

II – Contexte et évolutions historiques des années 1920 et 1930

1) La fin de la dynastie qâdjâre et l’avènement de la dynastie pahlavie (1925)

Depuis 1909, Ahmad Shâh Qâdjâr occupe le Trône du paon. Jugé peu puissant et incapable d’affronter les troubles internes en Iran et les intrusions étrangères, il ne parvient guère à faire cesser l’occupation de vastes étendues du territoire iranien par les troupes soviétique et britannique depuis le début de la Première Guerre mondiale.

Ahmad Shâh Qâdjâr

La Révolution soviétique de 1917 n’avait rien changé à la situation iranienne. Un mouvement révolutionnaire voit le jour en 1920 dans la province du Gilân, située au nord du pays : dirigé par Mirzâ Koutchek Khân, les Jangalis sont assistés par l’Armée rouge et fondent au mois de mai 1920 la République socialiste soviétique de Perse, qui sera par la suite écrasée par Rezâ Shâh.

Craignant la contamination révolutionnaire bolchevique en Iran qui aurait représenté un danger pour le Raj britannique, les Anglais décident une action dont les conséquences s’avèreront bien plus importantes qu’ils ne l’eurent prévu. Ayant maintenu une mainmise depuis le 19ème siècle sur l’Iran, dont est imputable la mauvaise situation économique et le partage avec les Russes de nombreuses régions du territoire, les Britanniques tentent d’établir au moyen du traité anglo-persan de 1919 une zone tampon le long des zones frontalières irano-soviétiques et d’imposer un protectorat. Intrinsèquement refusé par les Iraniens, dont le souvenir d’une Perse bradée aux étrangers depuis plusieurs décennies les blessait, le Parlement refuse de ratifier le traité qu’Ahmad Shâh avait pourtant signé à contrecœur. Mécontents de cette situation, les Britanniques décident alors d’imposer par la force un nouveau chef de gouvernement qui saura satisfaire leurs exigences. Leur choix se porte sur le journaliste Seyyed Zia’eddin Tabâtabâi qui deviendra Premier ministre de février à juin 1921 et sur le général de brigade Rezâ Khân qu’ils eurent nommé commandant de la Brigade cosaque en 1918 en raison de sa popularité et de sa capacité à contrôler le pays devenu très instable, cela en dépit de leur préférence pour un officier anglophile. Hostile aux Britanniques et ne cautionnant aucunement le traité anglo-iranien de 1919, de même qu’il voit dans ce complot ourdi par la Grande-Bretagne la prolongation de leur contrôle et de la déchéance de l’Iran, Rezâ Khân voit en cette occasion l’opportunité de jouer un rôle d’envergure dans le pouvoir iranien.

Rezâ Khân Pahlavi

Ainsi, dans la nuit du 20 au 21 février 1921, profitant d’une situation politique des plus confuses et désordonnées, Rezâ Khân parvient-il avec seulement 2000 hommes à prendre le contrôle de Téhéran sans qu’aucun combat n’éclate. Dépouillé de ses pouvoirs, Ahmad Shâh le nomme alors sardâr-é sepâh (c’est-à-dire « chef de l’armée ») le 1er mars et Ministre de la Guerre le 22 avril. Une célèbre affiche placardée sur les édifices publics le 21 février proclamant un message signé au nom de Rezâ Khân à la population sous le titre de « Moi, j’ordonne… » dévoile déjà son nouveau rôle d’homme fort à la tête du pays, réformateur de l’armée rétablissant l’ordre public et la sécurité nationale, animé d’un ardent nationalisme iranien. Il est nommé Premier ministre le 28 octobre 1923, fonction qu’il cumule avec celles de généralissime des armées et ministre de la Guerre jusqu’au 1er novembre 1925, lendemain du dépôt d’Ahmad Shâh par le Parlement. L’ancien shâh d’Iran avait déjà quitté le pays depuis deux ans pour des raisons de santé et vivait en France, où il mourut en 1930 à Neuilly-sur-Seine. Son décès marque la fin officielle de la dynastie qâdjâre en Iran : Rezâ Khân devient désormais le nouveau souverain, connu sous le nom de Rezâ Shâh Pahlavi.

2) Les réformes militaires de Rezâ Shâh et la modernisation de l’armée iranienne

La modernisation de l’armée iranienne entreprise par Rezâ Shâh Pahlavi dès sa prise de pouvoir va permettre à l’Iran de tisser des liens diplomatiques et commerciaux avec plusieurs puissances européennes. Bien que le projet de constituer une marine de guerre iranienne fut porté par Amir Kabir sous le règne de Nasseredin Shâh (1848–1896), son assassinat mit fin à ce projet, faute de poursuivant.

Rezâ Shâh passant ses troupes en revue

L’établissement d’une marine de guerre exigeait pour l’Iran un soutien étranger qu’il trouvera discrètement en Italie dans le courant des années 1920. Mussolini y voit la possibilité de contrer les Britanniques en développant une menace maritime dans la région du Golfe persique. Douze bâtiments dont deux croiseurs sont commandés et des ingénieurs iraniens sont envoyés en formation en Italie.

Marins iraniens durant les années 1930

Des usines d’aviation militaire et d’armement sont créées dans la région de Téhéran sous l’emblème shâhbâz, signifiant « faucon royal ». L’Armée de l’Air persane est établie par Rezâ Shâh dès 1921 comme branche des Forces armées impériales : elle ne devient opérationnelle qu’en février 1925 avec l’achèvement des formations des pilotes. Les Etats-Unis ayant refusé de livrer du matériel militaire à l’Iran dans les années 1920 en invoquant un traité de 1918, Rezâ Shâh se tourne alors vers des fournisseurs européens, notamment la Grande-Bretagne et l’Allemagne qui fourniront les avions nécessaires à l’Armée de l’Air. Prévoyant aussi la modernisation de son infanterie, Rezâ Shâh envoie les jeunes officiers en formation dans les académies militaires européennes ; ils reviendront en Iran dès 1930 pour intégrer l’Armée de terre impériale perse et former la nouvelle Académie militaire où trente officiers français viendront former les officiers iraniens, recevant un grade dans l’armée iranienne pour leurs services rendus.

3) La politique de modernisation de l’Iran menée par Rezâ Shâh

Inspiré par son voisin turc Mustapha Kemal Atatürk, Rezâ Shâh entreprend également la modernisation de l’Iran en appliquant une politique d’occidentalisation avec l’aide de pays européens comme la France, l’Allemagne et la Suède, prenant soin d’écarter l’URSS et l’Angleterre anciennement colonisateurs. Les Britanniques seront d’ailleurs fortement irrités par l’important partenariat commercial avec l’Allemagne – commencé dès la République de Weimar –  qui devient en 1939 le premier partenaire commercial de l’Iran, exportant en échange près de 10 millions de tonnes de pétrole en 1938. En 1940, la moitié des importations iraniennes proviennent d’Allemagne, tandis que 42% des exportations iraniennes y sont destinées.

Char léger de 38 tonnes acheté par l’Iran à la République tchèque

Cependant, les différents modèles fascistes se développant en Europe fascinent Rezâ Shâh qui y décèle une source d’inspiration pour son projet de moderniser l’Iran. Des organisations de jeunesses sont créées et se développent  et des personnalités comme le général Mohammad Fazlollâh Zâhedi manifestent leur sympathie nazie en favorisant des rapprochements économiques et diplomatiques. La position de l’Iran demeure pourtant claire, le pays reste neutre.

4) Les relations entre l’Iran et l’Allemagne dans les années 1930

Sous le règne de Rezâ Shâh, l’Iran tisse de nombreux partenariats et échanges commerciaux avec des pays européens, en particulier la France, l’Allemagne et l’Italie. N’ayant guère de sympathie pour Mussolini, le souverain iranien ne cache cependant pas son admiration pour Hitler, dont les réussites économiques qui permirent à l’Allemagne de se redresser et de s’ordonner l’inspirent, semblablement à bon nombre de personnes dans les années 1930 au cours desquelles l’étendue des crimes nazis n’était pas encore réellement connue. Partenaire économique privilégié, l’Allemagne envoie en 1936 de nombreux industriels et universitaires en Iran. Détenant en exclusivité certaines exportations iraniennes, l’Allemagne équipe également l’armée iranienne et s’occupe de l’ingénierie des infrastructures ferroviaires.

En 1935, les ambassadeurs iraniens demandent aux chancelleries étrangères de modifier l’intitulé de leur pays « Perse » par « Iran ».  En effet, l’appellation « Perse » vient du mot parse, dérivation grecque du mot fârs, région située au sud de l’Iran d’où naquit le grand empire des Perses mondialement connu dans l’Antiquité. L’usage du mot Iran n’est donc pas un modernisme mais un retour au véritable nom du pays, que l’influence des historiens grecs avait fait oublier aux Occidentaux. Iran signifiant « pays des Aryens », une idée-reçue affirme que l’influence de l’Allemagne nazie poussa Rezâ Shâh à revenir au nom originel de la Perse ; en réalité, la Perse s’est toujours appelée l’Iran et les Iraniens se sont toujours eux-mêmes appelés Iraniens.

Seconde Guerre mondiale lien Iran Allemagne
Adolf Hitler fit parvenir à Rezâ Shâh Pahlavi une photographie dédicacée pour lui présenter ses vœux à l’occasion de Norouz 1936, le Nouvel An iranien.

Les étudiants iraniens partant suivre leurs études en Allemagne sont appelés par la propagande nazie les « fils et filles de Zoroastre », en référence à leur identité aryenne qui motive un décret spécial stipulant leur « pur aryanisme » et les dispensant de l’application des lois raciales promulguées à Nuremberg en 1935.

A travers son analyse des races et de leur classification traitée dans son ouvrage Mein Kampf, Adolf Hitler décrit les races non-européennes comme inférieures aux races européennes ; comprenant la contre-productivité que ce discours peut entrainer dans leur travail de sape des empires coloniaux français et britannique, les autorités nazies minimisent ces références dans leurs prises de paroles publiques, particulièrement dans le monde musulman où les forces politiques et économiques pouvaient jouer en leur faveur. Par exemple, le département persan de la radiodiffusion allemande chargée de la propagande, Radio Zeesen, diffuse de nombreux programmes s’inspirant de thèmes religieux auxquels il mêle des éléments idéologiques nazis, notamment l’idée de la mission eschatologique d’Adolf Hitler, le comparant au prophète Mohammad dans son combat contre les Juifs ou le décrivant comme l’envoyé de Dieu venu détruire les forces juives et communistes considérées comme les forces du Mal. Ces programmes ne trouveront cependant aucune appréciation chez les Iraniens et susciteront la désapprobation de Rezâ Shâh et l’opposition de Mohammad Rezâ Pahlavi après son sacre en septembre 1941, refusant tous les deux la qualification messianique conférée à Hitler et décelant dans ces programmes l’empêchement de leur construction d’un régime laïc.

Les Iraniens de confession juive jouissaient en Iran de l’ensemble des droits civiques au même titre que n’importe quel autre Iranien, de même que leur liberté culturelle et religieuse était assurée et reconnue. Le gouvernement iranien informa les autorités allemandes durant toute la durée du conflit qu’il ne considérait aucune distinction entre les Iraniens juifs et les autres Iraniens : cet état d’esprit des Iraniens se révèle par l’accueil en Iran des réfugiés juifs de Pologne à partir de 1942 ou bien encore par le secours du consul d’Iran à Paris Abdol-Hossein Sardari (cf. deuxième partie de cet article, parties II et III).

Première partie :

La Seconde Guerre mondiale en Iran et son invasion en août 1941

I – L’éclatement de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à l’invasion de l’Iran (septembre 1939 – août 1941)

1) Le contexte géopolitique entre 1939 et 1941

Lorsqu’éclate en Europe le 1er septembre 1939 le conflit qui allait devenir la Seconde Guerre mondiale, l’Iran entretient des relations diplomatiques et commerciales avec la plupart des belligérants mais n’en demeure pas moins officiellement neutre. En effet, Rezâ Shâh voyait d’un mauvais œil et avec une certaine inquiétude les ambitions britanniques et soviétiques concernant l’Iran, de même qu’il se méfiait de l’expansionnisme allemand et de son idéologie. De plus, les Anglais sont fortement contrariés par l’attitude de Rezâ Shâh vis-à-vis des Allemands, cette situation étant renforcées par de vieux contentieux qui perdurent. Devant l’évidence qu’aucun de ces acteurs ne servirait véritablement les intérêts iraniens, il proclame le 4 septembre 1939 la neutralité de l’Iran et réaffirme cette neutralité le 26 juin 1941 à la suite de l’invasion de l’URSS par les armées allemandes. Berlin répond à la dépêche spéciale de Téhéran par le respect du choix iranien ; les Britanniques y voient quant à eux une connivence sans fard, renforçant ainsi leur méfiance à l’encontre de l’Iran et les motivant à renforcer leur influence dans un pays qu’ils considèrent encore comme leur chasse gardée.

Devant le risque d’une utilisation des infrastructures pétrolières iraniennes au profit de l’Allemagne, le Royaume-Uni avait conclut avec l’Iran en mai 1939 un accord concernant le règlement des livraisons de pétrole basé sur un mécanisme de crédit. Sur la scène politique intérieure, Ahmad Matin-Daftari[1] remplace Mahmoud Jâm[2] au poste de Premier ministre le 26 octobre 1939 ; réputé germanophile, il s’entoure dans son cabinet de nombreux conseillers antibritanniques et germanophiles. Alors qu’il est chargé de développer un partenariat économique avec l’Allemagne, Rezâ Shâh, craignant des représailles de la part des Britanniques, le remplace le 26 juin 1940 par Ali Mansour[3] dont les tendances et les conseillers sont l’exact inverse de son prédécesseur et le fait mettre aux arrêts.

Pilotes de chasse iranien dans les années 1930

L’éclatement du conflit et la situation de juin 1940 résultant de la défaite de la France réduisent les exportations anglaises vers l’Iran et entrainent un dangereux déséquilibre au détriment des Britanniques. Cependant, la mécanisation du conflit et l’utilisation massive d’armes mécaniques comme les blindées, ainsi que la nécessité d’utiliser l’aviation et la marine, essentialisent  les ressources pétrolières en un atout stratégique s’avérant vital pour tous les belligérants. L’Iran est un important producteur de pétrole : en témoigne l’exemple de la raffinerie d’Abâdân, propriété de l’Anglo-Iranian Oil Company, qui produit à elle seule en 1940 plus de 8 millions de tonnes de produits pétroliers. De plus, les bases aériennes britanniques de la RAF (Royal Air Force) présentes au Moyen-Orient sont approvisionnées depuis Bakou, en Azerbaïdjan, et Abâdân, en Iran.

La Seconde Guerre mondiale au Moyen-Orient sera en grande partie basée sur l’enjeu pétrolier et la sape de l’appui que trouvent la Grande-Bretagne et la France dans leurs protectorats de Syrie et d’Irak. L’oléoduc traversant la Syrie devient un enjeu vital pour les Britanniques puisqu’il alimente leur flotte pour l’ensemble de la Méditerranée et se retrouve menacé par le gouvernement de Vichy nouvellement allié de l’Allemagne. Justifiant de la sorte l’invasion des territoires sur lesquels Français et Anglais détenaient des mandats, ces derniers envahissent l’Irak mais se retrouvent empêchés de poursuivre leur avancée en Iran en raison de la convention signée en 1921 et interdisant aux anciens occupants russes et anglais d’intervenir à l’intérieur des frontières iraniennes . Le contentieux entre l’Iran et le Royaume-Uni s’envenime lorsque Rezâ Shâh accepte d’accorder l’asile aux Irakiens vaincus, dont le Premier ministre déchu Rachid Ali al-Gilani, qui rejoindra rapidement Berlin.

2) Les enjeux stratégiques de l’Iran pour les Soviétiques et les Britanniques

En vertu de la loi prêt-bail signée avec l’URSS adoptée par le Congrès américain en mars 1941, les Etats-Unis livrent du matériel militaire aux Soviétiques ; cette participation leur permet d’intervenir de manière directe dans le conflit sans recourir à la participation militaire, du moins jusqu’en 1942. Les convois s’acheminent dès lors à destination des villes russes de Mourmansk, Arkhangelsk et Severodvinsk à travers l’océan Arctique où les sous-marins de la Kriegsmarine et les chasseurs de la Luftwaffe exercent une pression considérable en coulant un nombre important de bâtiments alliés. Devant cette situation qui devient pour les Alliés un problème de plus en plus important en raison de son coût humain et matériel, l’Iran et son réseau de chemins de fer suscitent l’intérêt des Soviétiques qui décèlent son importance en raison de son éloignement des champs de bataille européens. L’Iran, en maintenant sa neutralité, empêche le moindre convoi de circuler sur son territoire, qu’il soit destiné à l’URSS ou bien qu’il relie les Indes britanniques à l’Egypte. De plus, l’offensive allemande au cours de l’opération Barbarossa en juin 1941 démontre la possibilité allemande de rejoindre rapidement le Caucase et de poursuivre son avancée en Azerbaïdjân, coupant ainsi efficacement l’approvisionnement du pétrole pour les Alliés en s’emparant des champs pétroliers de Bakou sous contrôle britannique.

La cavalerie iranienne dans les années 1930

L’opération Barbarossa est déclenchée le 22 juin 1941 : la Wehrmacht envahit l’URSS. Les villes de Minsk et Smolensk tombent rapidement, la seconde dès le 16 juillet, et Kiev est rapidement menacée en Ukraine, de même que les villes de Léningrad et Odessa. Les forces anglaises sont quant à elles confrontées à l’Afrika Korps du Général Rommel qui atteint la frontière égyptienne dans le courant du mois de juin 1941. Devant le risque de voir les forces allemandes se rejoindre au Moyen-Orient, les Britanniques prennent son contrôle en renversant les gouvernements qu’ils jugent non serviteurs de leurs intérêts : c’est le cas en Irak où le Premier ministre Rachid Ali al-Gillani est déchue en avril 1941 au terme d’une campagne militaire qui aura duré un mois et demi et s’achèvera par la signature d’un armistice le 31 mai. Durant le mois de juin, les Anglais aident les Forces Françaises Libres du Général de Gaulle à reconquérir le Liban et la Syrie, alors protectorats français sous les ordres de l’État français que gouverne le Maréchal Pétain à Vichy.

Le jour même de l’invasion allemande de l’URSS, l’ambassadeur britannique en poste à Moscou, Sir Stafford Cripps, demande au ministre soviétique des Affaires étrangères, Viatcheslav Molotov, de pénétrer militairement sur le territoire iranien. Dès lors, les consultations entre les deux nouveaux alliés vont rapidement convaincre Staline de passer à l’action, notamment devant le risque d’une menace portée par des agents allemands sur le transit du matériel américain à travers l’Iran. De même qu’il refuse ces convois, le Shâh refuse également d’expulser les résidents allemands présents en grand nombre en Iran.

Devant l’empressement diplomatique et la menace militaire des Anglais et des Soviétiques, Rezâ Shâh réaffirme le 26 juin 1941 la neutralité de l’Iran devant les ambassadeurs soviétique Andrey Andreyevich Smirnov et britannique Sir Reader Bullard qui le solliciteront encore le 19 juillet et le 16 août. Ces pressions renforcent les tensions et provoquent des rassemblements pro-allemands à Téhéran. Se heurtant au refus catégorique du souverain iranien d’engager l’Iran dans le conflit, les Soviétiques et les Britanniques n’ont d’autre choix que de se tourner vers l’option militaire : le 13 août 1941 est décidée l’invasion de l’Iran.

Défilé de la police militaire iranienne dans les années 1930

L’ambassade soviétique à Téhéran annonce 5000 Allemands présents sur le territoire iranien tandis que les autorités iraniennes dénombrent 2500 Britanniques, 390 Soviétiques contre 690 Allemands et 310 Italiens (les chiffres iraniens semblent le plus correspondre à la réalité). Devant la menace d’une attaque désormais imminente, le gouvernement décide le 19 août d’annuler les permissions et de mobiliser 30 000 réservistes. Les journaux et la radiophonie diffusent dès lors des discours patriotiques. Disposant d’une armée de 200 000 hommes répartis en une dizaine de divisions d’infanterie, près de 70 chars légers et moyens fournis par l’armée tchèque ainsi que d’une force aérienne composée de 80 avions, l’Iran n’est pas en mesure de faire face aux armées soviétiques et anglaises.

L’expulsion immédiate de l’ensemble des ressortissants allemands présents en Iran est enfin annoncée le 25 août par les autorités iraniennes mais il est trop tard : le Premier ministre Ali Mansour reçoit une note soviétique et une note anglaise l’informant des « mesures de protection » prises en « conformité avec le sixième paragraphe du traité de Moscou de 1921 » par leurs nouveaux envahisseurs face aux agissements des agents allemands présents en Iran.

II – L’invasion de l’Iran en août 1941 : l’opération Countenance

Le 25 août 1941 est déclenchée l’opération Countenance, dont l’objectif est d’envahir l’Iran et de contrôler son territoire afin d’empêcher l’Allemagne de s’emparer des ressources pétrolières présentes en Azerbaïdjân et en Iran et de convoyer le matériel militaire américain en URSS. S’achevant le 17 septembre, cet évènement constitue l’un des épisodes de la Seconde Guerre mondiale parmi les plus ignorés en Occident. Son importance est pourtant capitale pour les Soviétiques et les Anglais, qui scellent par la même occasion leur première action militaire commune.

1) Préparatifs de l’invasion

Les Britanniques informent les Soviétiques de leur complète préparation le 21 août 1941. Les Soviétiques étaient quant à eux particulièrement motivés par la nécessité de contrer l’arrivée éventuelle d’agents de renseignement et d’action allemands en Iran, comme en témoigne une directive prise le 8 juillet par le NKVD, le service de police politique soviétique. La planification des opérations est confiée au général Fiodor Tolboukhine, commandant du district militaire de Transcaucasie. Son dispositif est complété par le groupe britannique Iraq Force rebaptisé Paiforce pour Persian and Iraq Force et placé sous le commandement du lieutenant-général Sir Edward Quinan, également chargé de préparer le plan d’attaque.

Seconde Guerre mondiale Iran général Quinan
Le lieutenant-général Sir Edward Quinan

La Paiforce est constituée des 8th et 10th Indian Infantry Division (8ème et 10ème Divisions d’Infanterie Indienne) du général William Slim, de la 2nd Indian Armoured Brigade (2ème Brigade Blindée Indienne) du général John Aizlewood, de la 1ème Brigade de Cavalerie du général James Kingstone et enfin de la 21st Indian Infantry Brigade (21ème Brigade d’Infanterie Indienne). De plus, les No. 94 Squadron RAF, No. 244 Squadron RAF et No. 261 Squadron RAF (94ème, 244ème et 261ème escadrons de la Royal Air Force) viennent compléter ce dispositif, composés respectivement de chasseurs Hurricane, de bombardiers Blenheim IV et d’avions biplans.

Seconde Guerre mondiale Iran invasion soviétique
6ème Division Blindée soviétique dans la ville de Tabriz

Quant aux troupes soviétiques, le général Dimitri Kozlov commande sur le front de Transcaucasie les 44ème, 47ème et 53ème  Armées soviétiques, représentant un total de 150 000 hommes, accompagnés dans les airs par les 36ème et 265ème régiments de chasse, ainsi que le 336ème régiment de bombardier. Les forces aériennes représentent plus de 500 appareils dont 225 avions de chasse, 207 bombardiers et 90 avions de reconnaissance.

2) Offensive anglaise

L’offensive débute le 25 août 1941 à cinq heures avec le bombardement dans le port d’Abâdân du navire iranien Palang (signifiant « panthère » en persan) par le bâtiment britannique HMS Shoreham. Les autres navires iraniens, pour la plupart des patrouilleurs des garde-côtes de faible tonnage, sont soit coulés soit capturés par des navires britanniques et australiens. Pendant ce temps, une partie des forces britanniques débarque à Bandar-é Shahpour depuis le croiseur HMAS Kanimbla dans le but d’investir et contrôler les installations pétrolières locales. La résistance iranienne ne dispose pas du temps nécessaire pour s’organiser, de plus que deux bataillons de la 8th Indian Infantry Division et 21th Indian Infantry Brigade partis de Bassorah traversent le fleuve Chatt-el-Arab qui délimite en partie la frontière avec l’Iran pour investir Abâdân. Ils ne rencontrent aucune résistance et occupent rapidement les infrastructures pétrolières, ainsi qu’ils contrôlent les nœuds de communication de la ville, protégés par les appareils de la RAF qui attaquent depuis l’aube les bases aériennes iraniennes et les infrastructures de communication.

Seconde Guerre mondiale Iran marine Badr coulé
Le bâtiment de la Marine iranienne Badr coulé pendant l’assaut britannique.

Les terminaux pétroliers et les infrastructures pétrolières étant rapidement sécurisés, la 8th Indian Infantry Division (formées de 18th et 25th Indian Infantry Brigade placées sous le commandement de la 10th Indian Infantry Division) peut poursuivre son avancée dans le Khouzistân en direction de Qasr Shiekh qui sera prise le jour même et vers Ahvâz qu’elle atteindra le 28 lorsque Rezâ Shâh ordonnera la cessation des hostilités. Le soir du 25 août, l’armée iranienne est contrainte par le harcèlement aérien de la RAF de se battre en retraite en direction du nord-ouest ; l’aérodrome d’Ahvâz qui abrite une part importante de la flotte aérienne iranienne est détruit, empêchant de la sorte une réplique aérienne iranienne. Dès lors, les Britanniques contrôlent les villes d’Abâdân et Khorramshahr où la 6ème division iranienne opposa une forte résistance.

soldats anglais Seconde Guerre mondiale Iran
Soldats britanniques présents dans la raffinerie d’Abadân, le 4 septembre 1941.

Le plan d’attaque britannique prévoit également un second axe plus au nord, où huit bataillons, dont  la 2nd Indian Armoured Brigade, commandés par le major-général William Slim font route depuis Khânaqîn (situé en Irak à seulement 12 kilomètres de la frontière iranienne) en direction des gisements de pétrole de Naft-é Shahr. Traversant le col Paytak, à proximité du village de Sarpol-é Zahab dans les monts Zagros, ils se heurtent le 27 août aux forces iraniennes qui y sont retranchées. Les Iraniens se rendent finalement dans la nuit du 29, demandant une trêve afin de négocier une reddition après leur bombardement et celui de Kermânshâh, où ils se replient.

3) Offensive soviétique

L’offensive soviétique a été minutieusement préparée par les généraux de l’Armée rouge : commandée par le général Vladimir Novikov, la 47ème Armée est positionnée le long de la frontière irano-soviétique. Composée de 37 000 hommes répartis dans les 63ème et 76ème divisions de montagne, le 236ème régiment d’infanterie, la 23ème division de cavalerie, les 6ème et 54ème régiments blindés et deux bataillons motocyclistes, elle est l’armée la mieux entraînée en raison de sa préparation sur un terrain présentant les mêmes caractéristiques géographiques et climatiques que le nord de l’Iran. La 44ème Armée est quant à elle basée près d’Astara, le long de la mer Caspienne et regroupe 30 000 hommes.

La 53ème Armée soviétique, sous le commandement du général Sergei Trofimenko, est constituée de forces issues du district militaire soviétique d’Asie centrale. Stationnée à Achgabat, au Turkménistan, elle est chargée de rejoindre Téhéran par le nord-est de l’Iran.

Seconde Guerre mondiale Iran Tabriz
Artillerie soviétique convoyée dans la ville de Tabriz.

Le 24 août 1941, les 44ème et 47ème Armées prennent position le long de la frontière iranienne. Le 25, les gardes-frontières soviétiques coupent dès l’aube les lignes de communication iraniennes, tandis que les forces aériennes soviétiques pénètrent dans le ciel iranien pour larguer des tracts en plus de mener des opérations de reconnaissance et de bombardement. La ville iranienne de Makou, proche de la frontière turque, est bombardée dans le but de neutraliser ses défenses. Les chasseurs soviétiques sillonnent le ciel iranien afin d’éliminer toute menace iranienne supposée atteindre la ville de Bakou, en Azerbaïdjân. Le président du parlement iranien déclare dans un premier temps le bombardement des villes de Tabriz, Ardabil, Rasht et Mashhad, avant que ces informations ne soient démenties. Dans le même temps, l’offensive terrestre se scinde en deux groupes, le premier partant de Tbilissi (située en Géorgie) pour rejoindre Tabriz et le second partant de Bakou pour rejoindre les troupes débarquées à Bandar-é Pahlavi (dénommé aujourd’hui Bandar-é Anzali), plus importante ville portuaire située au nord-ouest de la capitale. Les mauvaises conditions météorologiques perturbent le débarquement du 563ème bataillon d’artillerie qui doit retarder son arrivée ; seul le 105ème régiment d’infanterie de montagne parvient à gagner la côte iranienne. L’opération soviétique connaît des difficultés lorsque qu’un bâtiment soviétique est victime d’un tir ami résultant d’une confusion avec une vedette iranienne.

Le franchissement de la rivière Astarachay située au sud de la ville azérie d’Astara est retardé en raison de la pluie qui s’abat sur cette ville frontalière. Constituant l’opération la plus délicate, l’avancée des troupes terrestres est soutenue par la flotte soviétique. Devant l’avancée de la 44ème Armée, la 15ème division d’infanterie iranienne est obligée de battre en retraite ; les soviétiques parviennent de la sorte à s’emparer de Ahmadâbâd et Ardabil, dans laquelle ils font prisonniers les autorités civiles et militaires qui n’ont pas eu le temps d’évacuer la ville.

https://www.youtube.com/watch?v=g8h1ksyGzJ8
Vidéographie des informations intitulée Allies meet in Iran datant de 1941.

Du côté arménien, la 47ème Armée suit la route de Djoulfa (en Azerbaïdjân) jusqu’à Khoy et Tabriz et progresse sur une distance de 70 kilomètres dans le territoire iranien. La 76ème division de montagne entre dans Tabriz le 26 août sans rencontrer de résistance. Le jour même, les soldats de la 47ème Armée longent le chemin de fer trans-iranien en direction du sud avec l’objectif de rejoindre Qazvin.

L'opération Countenance durant la Seconde Guerre mondiale en Iran

Le 27 août, alors que les Soviétiques contrôlent une ligne Khoy-Tabriz-Ardabil, la 53ème Armée stationnée au Turkménistan pénètre à son tour le territoire iranien, le 58ème corps d’infanterie à l’ouest, quatre corps de cavalerie à l’est et la 8ème division de montagne au milieu. Face à eux, les 9ème et 10ème divisions d’infanterie iraniennes défendent le nord-est de Téhéran : la 9ème bat en retraite pour rejoindre les lignes défensives fixées dans les montagnes de Mashhad, à l’est, et Gorgân, à l’ouest, tandis que la 10ème ne peut demeurer opérationnelle en raison d’importantes désertions. Mashhad tombera aux mains des Soviétiques le soir même.

4) Réaction iranienne et demande d’aide auprès des États-Unis

Les ambassadeurs anglais Bullard et soviétique Smirnov se présentent à Sa’ad Abâd le 25 août 1941 à 6 heures chez le premier ministre Ali Mansour afin de lui remettre la déclaration de guerre provoquée selon eux par l’intransigeance de Rezâ Shâh à demeurer neutre. Mansour refuse de céder et montre sa fermeté face aux deux ambassadeurs. Dans la foulée de leur départ, un Conseil des ministres est réuni afin de rendre compte de la situation.

Constatant la violation de la neutralité iranienne, Rezâ Shâh s’adresse au président américain Franklin D. Roosevelt en lui envoyant le jour même une lettre l’exhortant à prendre la défense d’un Etat neutre, invoquant la Charte de l’Atlantique déclarée le 14 août 1941 :

« […] sur la base des déclarations que votre Excellence a faites à plusieurs reprises concernant la nécessité de défendre les principes d’une justice internationale et le droit des peuples à la Liberté. Je demande à votre Excellence de prendre des mesures humanitaires efficaces et urgentes pour mettre un terme à cet acte d’agression. Cet incident a lieu dans un pays neutre et pacifique qui n’a d’autre objectif que la sauvegarde de sa tranquillité et de ses réformes. »

Des éléments indiens de l’armée britanniques rentrent dans une raffinerie

Roosevelt lui adresse la réponse suivante :

« Voyant que la question dans son intégralité ne repose pas seulement sur la question vitale à laquelle votre Majesté Impériale fait référence, mais aussi sur d’autres considérations de base soulevées par les ambitions de conquêtes mondiales de Hitler, il est certain que le mouvement de conquête de l’Allemagne se poursuivra et va s’étendre de l’Europe à l’Asie, à l’Afrique, et même aux Amériques, à moins d’être stoppé par la force militaire. Il est également certain que les pays qui veulent garder leur indépendance doivent s’engager dans un grand effort commun s’ils ne veulent pas être engloutis un par un, comme cela est arrivé à un grand nombre de pays en Europe. En reconnaissance de ces vérités, le Gouvernement et le peuple des États-Unis d’Amérique, comme on le sait, ne sont pas seulement en train de développer les défenses de ces pays avec toute la vitesse possible, mais ils sont aussi entrés dans un énorme programme extensif d’assistance matérielle aux pays qui sont activement engagés dans la résistance aux ambitions allemandes de domination du monde. »

Cette réponse est jugée décevante, mais Roosevelt tente de rassurer Rezâ Shâh en affirmant le désintérêt soviétique et britannique concernant le territoire iranien en citant « la déclaration faite au gouvernement iranien par les gouvernements britannique et soviétique, précisant qu’ils n’ont aucun dessein sur l’indépendance ou l’intégrité territoriale de l’Iran ». L’Histoire montrera que ces promesses ne seront pas tenues, ni par les Américains et les Britanniques avec le coup d’État de 1953, ni par Staline qui soutiendra la politique expansionniste du premier secrétaire du parti communiste d’Azerbaïdjân Bagirov Jafar, qui souhaitait annexer les provinces du nord de l’Iran.

5) L’offensive anglo-soviétique vue par les Iraniens

Devant l’évidente situation de défaite, à laquelle s’ajoute les combats de Khorramshahr qui furent un véritable massacre pour les Iraniens, le Shâh n’est guère dupe de l’évolution de la situation pour l’Iran, et ce en dépit des preuves de bonne volonté qu’il témoigne devant les Britanniques et les Soviétiques en intensifiant les expulsions des citoyens allemands, roumains et italiens. Le Premier ministre Ali Mansour est contraint de remettre sa démission qui sera effective lorsqu’un successeur présentant les compétences nécessaires pour gérer au mieux cette catastrophe nationale sera trouvé.

soldats britanniques Seconda Guerre mondiale Iran
Soldats britanniques en Iran.

Rezâ Shâh consulte durant toute la journée du 25 août de nombreux conseillers ou personnages centraux de l’Etat ; il songe même à rappeler son vieil ennemi qu’il fit chuter en 1925 pour s’emparer du pouvoir, Ghavam os-Saltâneh, qui se trouve bloqué dans le nord tombé aux mains des Soviétiques. Devant l’impasse qui s’impose à lui, le souverain n’a d’autre choix que de consulter un ancien compagnon qu’une fâcherie avait séparé, Mohammad Ali Foroughi, qui sera nommé Premier ministre le 27 août à l’issue d’un entretien auquel il se fit attendre. Pour ce dernier, tous les moyens permettant de sauvegarder l’indépendance de l’Iran et son intégrité territoriale doivent être mis en œuvre, même s’ils doivent entraîner la chute de Rezâ Shâh.

Seconde Guerre mondiale Iran Soviétiques Britanniques
Rencontre des armées soviétique et britannique

Principalement conçue pour maintenir l’ordre interne et régler les incidents frontaliers ou sécessionnistes, l’armée iranienne ne peut s’opposer aux armées soviétiques et anglaises, beaucoup mieux équipées et entraînées. La Marine iranienne est presque entièrement détruite dès le premier jour de l’offensive. Cependant, les troupes iraniennes parviennent tout de même à immobiliser un certain temps l’avancée anglaise à Ahvâz et Kermânshâh, profitant de cette favorable opportunité pour demander un cessez-le-feu. L’armée de l’air iranienne est complètement anéantie par la Royal Air Force dès le 28 août, privant ainsi les forces terrestres d’un soutien aérien qui les pousse à se replier vers Téhéran afin d’en organiser la défense. L’Iran est coupé en deux, d’une part par l’avancée britannique renforcée et concentrée depuis les prises de Kermânshâh et Ahvâz, et d’autre part par l’Armée rouge dont l’avancée constitue une ligne passant par les villes de Mahâbâd, Qazvin, Sâri, Dâmghân et Sabzevâr, reliant le nord-ouest du pays jusqu’à la frontière afghane et menaçant le nord de Téhéran. Alors que les 3ème, 4ème, 11ème et 15ème divisions sont hors de combat, seule la 9ème division d’infanterie demeure en état de défendre la capitale, dernière grande ville d’Iran qui n’est pas encore occupée.

Un soldat iranien capturé et interrogé par les Britanniques

Ce 29 août, alors que les Britanniques occupent depuis la veille les villes de Khorramshahr et Ahvâz, le général Ahmad Nakhadjavân, alors ministre de la guerre, ordonne la dissolution de l’armée et la démobilisation des troupes avec l’objectif incertain de préserver les soldats iraniens. Apprenant la nouvelle par la radiophonie nationale au cours d’une réunion d’état-major, Rezâ Shâh explose littéralement de colère et exige l’exécution du général et d’un officier au motif de connivence avec l’ennemi. Son assistance parvient à le calmer et le général Nakhadjavân est finalement destitué. Devant la débâcle, le général Ahmad Amir Ahmadi et la gendarmerie, placée sous le commandement du général Mohammad Fazlollâh Zâhedi, maintiennent l’ordre dans Téhéran où déambulent des cohortes de soldats désarmés et confus.

https://www.youtube.com/watch?v=RIDVLrx5zoY
Vidéographie des informations intitulée More news pictures from Iran datant de 1941.

Dès sa prise de fonction, le Premier ministre Foroughi envoie aux Soviétiques et Britanniques les clauses d’un armistice qui sera signé le 29 août avec les Britanniques et le 30 avec les Soviétiques. Les deux armées alliées se rencontrent à Senna (nom kurde de Sanandaj)  le 30 août, puis à Qazvin le 31. Cependant, en raison d’une insuffisance de moyens de transport, les Britanniques ne peuvent s’établir entre Hamadân et Ahvâz.

6) Bilan de l’opération Countenance en Iran

Concernant le bilan matériel, l’Iran perd au cours de cette invasion deux bâtiments tandis que quatre autres sont endommagés ; six avions de chasse sont également abattus. Les Britanniques perdent quant à eux un char qui fut détruit par les défenseurs iraniens et les Soviétiques trois avions de chasse.

Concernant le bilan humain, les Britanniques dénombrent 22 morts et 50 blessés et les Soviétiques 40 morts et une centaine de blessés. Le plus lourd tribut est payé par les Iraniens : plus de 800 soldats perdent la vie, dont l’amiral Gholâmali Bâyandor[4], et 200 civils sont tués au cours des raids aériens menés par l’armée de l’air soviétique au Gilân.

amiral Bayandour Seconde Guerre mondiale Iran
L’amiral Gholâmali Bâyandor

Cette offensive s’avère être un succès pour les Soviétiques, durement éprouvés par l’attaque allemande du mois de juin : leurs objectifs sont atteints en grande partie grâce à l’efficacité du génie et des pontonniers, en dépit du débarquement compliqué des unités de l’Armée rouge le long des côtes de la mer Caspienne. Leur gain est triple : non seulement l’URSS peut recevoir son matériel plus sûrement et développer son alliance nouvellement conclue avec la Grande-Bretagne, mais elle met également la main sur les importantes réserves pétrolifères iraniennes nécessaires à l’alimentation de son effort de guerre. Cependant, la victoire est de courte durée pour la majorité des soldats puisqu’ils sont rapidement renvoyés sur le front allemand. Les Britanniques récupèrent quant à eux leurs intérêts économiques et territoriaux leur permettant le contrôle du Moyen-Orient ainsi que la liaison des Indes britanniques jusqu’à l’Afrique du Nord. Les grands gagnants de l’invasion de l’Iran sont les Etats-Unis, qui peuvent désormais écouler en plus grande quantité encore la production de leur machine industrielle, parmi les facteurs de la victoire des Alliés. De plus, les trois puissances sont libres d’exploiter à leur guise les ressources iraniennes.

Soviétiques et Britanniques se rencontrent dans le désert de Qazvin

Les raisons invoquées pour justifier cette invasion sont largement discutables : il n’y a guère plus d’agents allemands dans ce pays que dans d’autres et les convois de matériel via le Corridor perse ne prennent leur importance qu’après le renforcement de la présence allemande en Mer du Nord en juin 1942.

III – L’occupation de l’Iran par les armées britannique et soviétique et ses conséquences

1) L’abdication de Rezâ Shâh et l’investiture de Mohammad Rezâ Pahlavi

Alors que les troupes ennemies sont aux portes de Téhéran, l’ambassadeur allemand est prié par le Premier ministre Foroughi de quitter le territoire iranien en compagnie du personnel diplomatique, tandis que les ambassades hongroise, italienne et roumaine sont fermées. Les citoyens allemands présents en Iran sont alors déférés aux administrations militaires britannique et soviétique.

L’accord entérinant le partage de l’Iran en deux zones d’occupation est signé le 8 septembre : les rives de la Caspienne et le nord-ouest du pays, correspondant à l’Azerbaïdjân iranien, passent sous la domination soviétique tandis que les zones pétrolifères de Kermânshâh et Abâdân sont contrôlées par les Anglais, dont les concessions pétrolières sont renouvelées à des conditions plus avantageuses que précédemment pour l’Anglo-Persian Oil Company durant une période correspondant à la durée de la présence étrangère en Iran.

L’ambassadeur britannique Sir Reader Bullard rencontre le Premier ministre Foroughi le 11 septembre pour lui notifier l’exigence de la déposition de Rezâ Shâh et la succession de son fils Mohammad Rezâ Pahlavi, plus en accord avec les Britanniques que son père. Son homologue à Moscou, Sir Richard Stattford Cripps, obtient l’approbation de Staline le 12 pour ce projet décidé en dépit de l’acceptation du souverain iranien des conditions imposées par les Alliés. Prétextant le motif de l’assertion d’agents allemands présents en Iran et susceptibles de commettre des actions de guérilla à l’encontre des troupes d’occupation, ces dernières font route vers la capitale le 15. Oyant les radios de Londres, New Dehli et Moscou qui l’attaquent sans cesse, Rezâ Shâh comprend qu’il est dès lors acculé et n’a d’autre solution que d’abdiquer et de quitter la capitale sous deux jours, les Alliés lui ayant signifié qu’il règlerait le problème eux-mêmes en cas de refus de sa part de se soumettre à leur dictat. Les représentations diplomatiques allemande, italienne et roumaine sont donc renvoyées, tandis que les Soviétiques enjoignent l’instauration d’une république dont le dessein à peine voilé de sa maniabilité ne contrarie guère les Britanniques, songeant au rétablissement de la dynastie qâdjâre. Soltân Hamid Mirzâ, le fils de Mohammad Hassan Mirzâ et neveu du dernier souverain qâdjâr Ahmad Shâh déposé en 1925, est approché en raison de son caractère anglophile et de sa réputation d’homme cultivé et raffiné, qualités qui aux yeux des Anglais sont nécessaires à la fonction d’un souverain ; ils sont cependant obligés d’abandonner cette hypothèse puisque Soltân Hamid Mirzâ, ayant quitté l’Iran à quatre ans, ne parle pas le persan.

Reza Shah Pahlavi durant les dernières années de son règne.

Les Britanniques n’avaient vraisemblablement pas envisagé l’investiture de Mohammad Rezâ Pahlavi, au contraire de Foroughi et Rezâ Shâh. Le jeune héritier, alors âgé de vingt-et-un ans, hésite devant ses craintes d’un coup de force allié pour le déposer à son tour. Le matin du 16 septembre 1941, Rezâ Shâh reçoit une dernière fois au Palais de Marbre Foroughi venu rédiger l’acte d’abdication[5] qu’il lira immédiatement après devant le Parlement réuni, conférant ainsi le pouvoir au Premier ministre jusqu’au serment de son successeur. Selon Yves Bomati et Houchang Nahâvandi[6], à la question de Mohammad Rezâ saluant son père devant le Palais « Et si les Russes entrent dans la capitale, ce sera la révolution ? », Rezâ Shâh répliqua d’un ton sarcastique « Il ne se passera rien, ils veulent seulement ma peau. Et ils l’ont eu. ». Le souverain déchu gagne ensuite les jardins où l’attend avec ses enfants, à l’exception du prince héritier, une automobile qui le conduira sur le chemin de l’exil.

Foroughi retourne au Palais de Marbre l’après-midi pour retrouver Mohammad Rezâ Pahlavi et le convaincre de prêter serment, condition nécessaire pour devenir roi exigée par la Constitution de 1906. Ils gagnent alors le Parlement situé dans le quartier du Baharestân, sécurisé par le général Amir-Ahmadi, afin de prêter serment sur la Constituion de 1925 : Mohammad Rezâ Pahlavi devient roi à 15 heures et 10 minutes. A peine le nouveau souverain et le Premier ministre ont-ils quitté le Parlement à 16 heures que les soldats britanniques et soviétiques investissent la capitale. La situation en reste cependant là, les Alliés ne voulant aucunement courir le risque d’une insurrection populaire en destituant Mohammad Rezâ Pahlavi.

Mohammad Rezâ Pahlavi

Rezâ Shâh est arrêté par les Britanniques et envoyé dans un premier temps à Ispahan. Les quelques agents allemands présents à Téhéran, comprenant que la situation est irrémédiablement perdue pour leur cause, quittent la capitale pour gagner comme ils le peuvent des zones plus sûres pour eux. Les troupes soviétiques et britanniques quittent à leur tour Téhéran le 17 octobre pour rejoindre leurs cantonnements dans leurs zones d’occupation respectives qui divisent le pays en deux. Ce qui demeure de l’armée impériale dans le nord est interdit de déploiement par les Soviétiques qui prennent désormais le contrôle du nord de l’Iran au détriment du gouvernement central.

2) L’exil de Reza Shah et son décès en 1944

Rezâ Shâh vit d’abord reclus à Ispahan en compagnie notamment de sa fille Ashrâf qui constate le soudain vieillissement de son père et suspecte quelques attaques cardiaques consécutives aux évènements et à sa prédisposition sanitaire. Les Alliés le considèrent toujours comme un potentiel danger, aussi décident-ils de lui faire quitter définitivement l’Iran. Initialement prévu pour l’Argentine, son voyage est subitement dérouté pour l’Ile Maurice, et ce, en dépit des protestations du souverain déchu. Il sera par la suite transféré à Johannesburg, en Afrique du Sud, en fin d’année 1942 ; vivant auprès des siens, sa fille Shams lui tient compagnie et décrit un homme abattu dont les photographies témoignent d’un vieil homme amaigri et ne souriant jamais, rongé par l’ennui et la rancœur, qui conservera jusqu’à ses derniers jours une poignée de terre ramassée avant son départ en exil. Même la visite de sa fille Ashrâf durant l’hiver 1942-1943 et les présents de sa petite-fille Shahnâz ne parviennent à changer son état, dont les problèmes cardiaques s’aggravent.

Il reçoit le 25 juillet 1944, la veille de sa mort, un disque provenant de Téhéran et sur lequel son fils avait enregistré un message à son intention. En réponse, il part enregistrer sa réponse qu’il enverra à son héritier : « Ne crains rien et va de l’avant ! J’ai posé de solides fondations pour un Iran nouveau. Poursuis mon œuvre. Et n’accorde jamais ta confiance aux Anglais. »[7] Rezâ Shâh est découvert mort le lendemain 26 juillet par son majordome Izadi ; il succomba d’un arrêt cardiaque durant son sommeil.

Deuxième partie :

Aspects méconnus de la Seconde Guerre mondiale dans l’histoire de l’Iran

I – Un soldat français nommé Shâpour Bakhtiâr

Né en 1914 dans le village de Shahrekord, à proximité d’Ispahan, Shâpour Bakhtiâr va très tôt tisser des liens avec la France en fréquentant des écoles françaises à Ispahan et à Beyrouth, au Liban, où il poursuit ses études. Titulaire d’un baccalauréat français, il part en 1935 terminer ses études en France, où il vivra finalement onze années.

Au cours de ses années d’études en sciences politiques à la Sorbonne, Shâpour Bakhtiâr découvre les différents courants politiques qui traversent l’Europe dans les années 1930. Etudiant le nationalisme allemand, il se rend à l’invitation d’amis allemands à l’un des rassemblements de Nuremberg où il sera assis à seulement trente mètres d’Adolf Hitler[8]. Cependant, porté par son refus du totalitarisme, il participe aux collectes de fond au profit des Brigades internationales durant la guerre d’Espagne. Il fréquente aussi des personnalités littéraires comme le philosophe Henry Bergson ou le poète Paul Valéry.

En 1939, Shâpour Bakhtiâr épouse Madeleine Hervo, une jeune bretonne avec qui il aura quatre enfants, Guy, Viviane, France et Patrick. Ils divorceront en 1954.

La famille Bakhtiâr

Lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale en Europe, Shâpour Bakhtiâr choisit de s’engager comme volontaire au 30ème régiment d’artillerie d’Orléans plutôt que dans la Légion étrangère. Son unité finira en poste près de la frontière espagnole lorsque sera signé le traité d’armistice le 22 juin 1940. Il sera condamné à 15 jours de prison après en être venu aux mains avec un autre officier français faisant preuve de défaitisme. Ayant effectué ses 18 mois de service dans le corps des officiers, il est démobilisé en 1941. Bakhtiâr rassembla ses souvenirs dans son autobiographie qu’il intitula Ma fidélité et dont nous rapportons un extrait :

« J’étais à Juan-les-Pins lorsque la guerre éclata. On trouve dans la région plus d’oliviers que de baïonnettes et pourtant je pouvais faire mienne la réflexion écrite dans son Journal par André Gide, près d’un an plus tôt : «Aujourd’hui, dès le lever, me ressaisit l’angoisse à contempler l’épais nuage qui s’étend affreusement sur l’Europe, sur l’univers entier… La menace me paraît si pressante qu’il faille être aveugle pour ne la point voir et continuer d’espérer. » […]

Le 3 septembre 1939, la Grande-Bretagne et la France avaient déclaré la guerre à l’Allemagne, ce qui lui avait donné une excuse. J’avais pris ma décision – je savais que je n’étais pas étranger à cette aventure et tout m’indiquait la voie à suivre : je voulais rejoindre l’Armée française en tant que volontaire. Pour cela, je suis allé  à Nice. Personne ne voulait de moi. On m’a répondu : « Vous habitez Paris, alors allez là-bas et débrouillez-vous ! » C’était fantastique : nous venions offrir notre vie pour la Patrie et c’est ainsi qu’on nous traitait !

Discipliné, je suis rentré à Paris, j’ai frappé à toutes les portes. Un beau jour, l’administration militaire m’a fait connaître sa réponse : « Engagez-vous dans la Légion étrangère. »

Cette réponse n’était pour moi pas acceptable. Marié à une Française depuis plus d’un an, étant dans ma cinquième année de séjour en France, diplômé des universités françaises, je pensais avoir le droit d’être assimilé aux Français. Les autorités ont fini par se ranger à mes arguments. Elles m’ont néanmoins fait languir encore de longs mois avant de me convoquer pour un examen médical. J’avais vingt-six ans, j’étais très sportif, le médecin me déclara bon pour le service.

On a qualifié de « drôle de guerre » la période allant de la déclaration de guerre à mai 1940. C’était effectivement une drôle de guerre ; il m’a fallu attendre le mois de mars pour être enfin affecté à Orléans, au 30ème  Régiment d’artillerie. Etant volontaire, j’avais pu choisir mon arme… Je me souviens d’avoir été versé dans la 98e batterie, puis à la 99e. Nous sommes partis à l’entraînement dans un petit village, près d’un vieux moulin, dans une campagne retirée. Un entraînement à la façon d’alors ; nous avions envie, à force de marcher, de retirer nos « godillots » et d’aller pieds nus.

Notre artillerie était décorée du mot avantageux d’« auto-tractée ». Pendant la retraite, nous serons obligés, sur l’ordre du capitaine qui, évidemment, obéissait au colonel du régiment, de brûler trois voitures qui ne pouvaient plus suivre. Elles avaient fait Verdun, elles dataient de 1915. Trente ans pour des voitures, avec l’entretien que cela comporte ! L’armement ne le cédait en rien aux véhicules pour la vétusté. Nous n’étions certainement pas un régiment d’élite, mais les régiments d’élite n’étaient pas mieux lotis. Aucune comparaison avec ce qu’avaient les Allemands, ni avec l’équipement qui sera celui des Américains. Une fois débrouillés, nous avons été envoyés comme troupe de couverture derrière la ligne Maginot. Je n’avais pas terminé mes classes d’élève-officier ; on a considéré opportun de m’affecter tout de suite à la conduite des véhicules. Pour les galons, on devait me les remettre plus tard, ce n’était d’ailleurs pas ce qui m’intéressait. Nous sommes restés cantonnés environ un mois, n’ayant rien à faire, dans une tranquillité désespérante. A droite, la ligne Maginot, à gauche l’armée du général Huntziger. On évoquait régulièrement devant nous les percées auxquelles nous allions procéder dans le dispositif ennemi. Puis, un jour, on nous apprit que nous allions rejoindre un théâtre d’opérations situé à l’autre bout de la France : l’Italie venait de faire son entrée dans la guerre. Trop tard, les Panzerdivisions déferlaient déjà, la limite était indécise entre le repli stratégique et la débandade. Je ne sais pas par quel miracle nous avons un soir échappé aux Allemands. Encerclés dans un bois obscur par une unité ennemie, nous nous croyions prisonniers, mais au petit matin, fait extraordinaire, il n’y avait plus personne. Nous avaient-ils déconsidérés ? Avaient-ils mieux à faire que de s’occuper de nous ? Je n’en connais pas la raison.

Dans ses Mémoires de guerre, de Gaulle cite le cas de troupes françaises qu’ils désarmèrent avant de leur dire : « Prenez la route du sud comme les autres, nous n’avons pas le temps de vous faire prisonniers. » Peut-être étions-nous dans la même situation, à part que le temps, manquant encore davantage, n’avait même pas permis le contact entre eux et nous.

Nous sommes arrivés à Clermont-Ferrand, puis avons obliqué vers l’ouest, non loin de Carcassonne, pour aboutir à Lannemezan où se trouve une gare de triage ; une des voies qui s’en échappent nous a déposés à Tri-sur-Baïse, dans les Pyrénées. Impossible d’aller plus loin, après c’était l’Espagne.

Nous sommes restés dans ce village deux mois, tandis que l’armistice était signé et la ligne de démarcation entre France libre et France occupée mise en place. Deux mois d’un profond ennui ; nous organisions des excursions. J’ai envisagé de passer la frontière pour continuer la lutte ailleurs ; je crois qu’au fond de moi-même je n’y étais pas disposé.

Il y a une chose, en tout cas, dont j’étais sûr, dont je n’ai jamais douté une seconde : la défaite allemande. A l’époque, on plaisantait de l’affirmation du pauvre Reynaud : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts. » Eh bien, il disait vrai, cela s’est réalisé plus tard. Mon premier contact avec la prison s’est effectué en France, sous l’uniforme. Je me suis battu avec un camarade défaitiste qui prédisait comme inéluctable la domination définitive de la France, de l’Angleterre par Hitler. J’avais la conviction du contraire. Nous avons écopé de quinze jours d’arrêts chacun. »[9]

Shâpour Bakhtiâr  s’installe alors avec sa famille en Bretagne dans le village de Saint-Nicolas-du-Pélem et vit entre son village et Paris, où il poursuit ses études et transmet le courrier pour le compte de la Résistance. De plus, il met à disposition son appartement parisien afin de cacher un parachutiste américain et manquera plusieurs fois d’être arrêté par la Gestapo.

Shâpour Bakhtiâr

« Ma démobilisation me permit de rentrer à Paris et de m’inscrire de nouveau à la Sorbonne et à la faculté de droit pour passer deux thèses de doctorat. L’une ne fut jamais terminée, elle était consacrée au « potentiel de l’intellect ». L’autre absorba tous mes soins ; elle avait pour sujet « Les rapports entre le pouvoir politique et la religion dans la société antique ». 

Mon président était Georges Scelle, un socialiste centre gauche, brillant juriste que nous retrouverons comme conseiller de l’Iran dans le litige opposant notre pays à l’Anglo-Iranian Oil Company. Il avait à ses côtés Olivier Martin, dont j’ai déjà parlé, et Lévy-Bruhl, le fils du célèbre sociologue.

Ma vie va se passer alors entre Paris et la Bretagne. J’avais fait la connaissance en 1939 d’une jeune Française qui était devenue ma femme. Au début de l’Occupation, nous avions deux enfants, que je voulus mettre à l’abri des bombardements et des restrictions alimentaires. Cette double condition était remplie par la très petite ville de Saint-Nicolas-du-Pélem, sur la route qui va de Saint-Brieuc à Rostrenen.

« Le diplôme, disait Valéry, est l’ennemi mortel de la culture. » Ce que j’avais fait jusqu’ici avait pour finalité le diplôme, je m’étais astreint à une discipline pour suivre l’itinéraire que les autres avaient suivi pour aboutir à la même fin. Le travail personnel commençait avec la préparation de thèse. Cette période m’a permis de me former réellement et si je sais quelque chose en philosophie et en poésie, voire en droit, c’est de ces années-là que je le tiens.

J’allais fréquemment à Paris pour consulter divers ouvrages ; c’est ainsi que je rencontrai Félix Gaillard, un de mes camarades de Sciences-Po et de la faculté de droit. Il étudiait les finances privées et moi les finances publiques. Félix Gaillard d’Aimé m’a laissé une grande impression. A Sciences-Po, il dominait le reste de la classe par sa distinction et sa façon élégante de s’exprimer. Pour ma dernière conférence, ayant la possibilité de faire lire des textes par un camarade, ce fut lui que je choisis. Il récita de l’Anatole France avec une diction digne de la Comédie-Française. Je ne fus point surpris plus tard de le voir devenir président du Conseil à trente-sept ans et sa mort prématurée m’affecta beaucoup.

Il se trouva que Gaillard s’occupait de Résistance et que Saint-Nicolas-du-Pélem allait devenir un centre de lutte contre l’Occupant. C’était un lien de plus entre nous. Il me demanda si je pouvais lui trouver un ou deux appartements disponibles et absolument sûrs. Je lui en proposai un qui répondait à cette définition, puisqu’il s’agissait du mien, rue de l’Assomption. Je le présentai à la concierge comme un ami qui ne trouvait pas à se loger et dont les parents, vivant en zone libre, viendraient de temps en temps passer quelque temps ici. Gaillard venait d’être nommé inspecteur des Finances ; sa fonction l’autorisait à se déplacer librement jusqu’à la ligne de démarcation.

Il me présenta une seconde requête : accepterais-je de lui servir de correspondant entre Paris et les réseaux bretons de Résistance ? C’est ainsi que je devins son facteur. Je recevais des plis de lui ou de son homme de confiance, Fontaine. Un jour j’appris incidemment l’existence, dans cette affaire, d’un autre inspecteur des Finances, un certain Chaban, qu’on appelait parfois Delmas.

Un beau matin, en ouvrant les persiennes, j’aperçois des casques allemands et des canons de mitraillette luisant dans le soleil levant. J’ai feint de n’avoir rien remarqué et, rentrant dans la pièce, j’ai dit à ma femme de jeter dans le feu tous les papiers. L’investissement des maisons était général, nous nous sommes retrouvés, tous les hommes de quinze à soixante ans, réunis sur la place publique, devant la fontaine dédiée à saint Nicolas. Il fallut décliner les identités et répondre à un interrogatoire. Ma présence ne manqua pas de surprendre :

– Vous êtes Iranien ? Que faites-vous ici ?

C’était, ma foi, simple à expliquer, mais pas à un occupant méfiant : dans un village de Bretagne on n’aurait dû trouver que des Bretons, à la rigueur un ou deux Français d’une autre province, certainement pas un sujet du Shâh d’Iran !

– Vous vous expliquerez à la Kommandantur.

Se trouvait parmi nous le directeur d’un hôtel, Monsieur Bertrand, celui à qui je remettais les lettres que me donnait Gaillard. Si on arrivait à le faire parler, mon compte était bon, mais il ne prononça aucun mot.

Il fut déporté avec son fils âgé de dix-sept ans et une douzaine d’autres personnes. On ne les a jamais revus. Il semble que ce soit un jeune Américain de vingt ans, Donald, lequel avait opté pour la nationalité française, qui eût révélé aux Allemands les activités de résistance se déroulant à Saint- Nicolas-du-Pélem. Elles étaient intenses ; il avait même été nécessaire à un certain moment de cacher un parachutiste américain qui était resté accroché sur le clocher de l’église. Comme il était du plus beau noir, le dissimuler au reste de la population tenait de la performance !

Il arriva aussi qu’un de mes contacts fût pris par la Gestapo ; il ne connaissait pas mon nom mais pouvait facilement me désigner ou indiquer mon signalement, ce qu’il ne fit pas. Je n’affirme pas que j’aurais été fusillé, mais on m’aurait certainement envoyé dans un camp, comme Monsieur Bertrand. En participant à ces travaux clandestins, je me suis initié aux règles du jeu ; elles me serviront plus tard en Iran et même sous la dictature de Khomeiny. S’il me faut faire une comparaison, les agissements de la Gestapo étaient plus corrects que ceux de Khomeiny : si un résistant était fusillé, elle ne s’en prenait pas à son frère. Tel n’est pas le cas en République islamique[10].

Comme on le constate, c’est très naturellement que j’ai donné dans ce combat des ombres. Je ne pouvais pas être pétainiste car je suis anti-défaitiste. Cela dit, j’ai la ferme conviction qu’on ne peut prononcer le mot de trahison à propos de Pétain. Il a voulu sauver ce qui pouvait l’être, il est très difficile de le juger. Mon jugement n’a rien à voir avec les opinions politiques, c’est un jugement d’homme examinant sereinement le comportement d’un autre homme. Je pense aussi qu’à plus de quatre-vingts ans, on ne se met pas en tête de donner une nouvelle Constitution à son pays.[11] Une de mes voisines de la rue de l’Assomption, Madame Martin, me disait à propos du Maréchal : « Ce n’est pas un vieillard, c’est un vieillard vieux. » Elle en avait, elle, soixante-quinze.

Vers la fin de la guerre, les activités de résistance avaient atteint, à Saint-Nicolas-du-Pélem, un degré inimaginable. J’ai cru ma dernière heure arrivée un jour que je revenais de Saint-Brieuc, 80 kilomètres à pied aller-et-retour. Chemin faisant, j’avais bu une bolée de cidre dans un café ; peu après j’étais interpellé par un grand brun armé de pied en cap, qui surgit d’un talus, disposé à m’abattre séance tenante. On m’avait vu parler, disait-il, dans le bistrot, avec un personnage sur lequel on avait plus que des soupçons. Si je ne livrais pas son nom, j’étais un homme mort.

N’ayant pas le souvenir d’avoir parlé à quiconque ni fait le moindre clin d’œil même à une jolie Bretonne, je ne voyais pas comment me tirer d’affaire. Heureusement ce matamore de chemin creux avait un camarade plus âgé et plus sensé, qui débucha tout à coup :

– Viens par ici.

Je dus répondre à un flot de questions, ils estimèrent que Bakhtiar était un nom italien, ce qui apparemment aggravait mon cas. Ma valise était remplie de chaussettes d’enfant destinées à être détricotées pour un nouvel usage. Ceci me servit de circonstance atténuante ; le traître se transformait en père de famille cherchant à survivre. Nous pûmes dialoguer d’une façon plus détendue et j’appris que mes agresseurs n’étaient pas des miliciens de Vichy, comme je l’avais supposé, mais des Résistants. Après avoir échappé à la Gestapo, j’avais manqué de périr d’une balle parachutée par les Alliés.

– Très bien, tire-toi. Si tu es arrêté par les nôtres, tu diras : « Récolte 43 ».

– Qu’est-ce que c’est ?

– Le mot de passe.

J’ai toujours retenu ce mot de passe ; dans des circonstances difficiles de ma vie, il m’est arrivé de me murmurer à moi-même, pour chasser les idées noires : « Récolte 43 ». »[12]

Il obtient en 1945 à la Sorbonne plusieurs diplômes de droit et de philosophie et un doctorat de sciences politiques avec une thèse sur les relations entre l’Église et l’État dans le monde classique, avant de retourner en Iran en 1946 et d’entamer une carrière politique qui le conduira à devenir plus tard Premier ministre, comme son grand-père maternel Najaf Gholi Khân Bakhtiâri Samsam os-Saltâneh avant lui, en 1912 et 1918.

II – Un Juste parmi les Nations oublié et méconnu : Abdol-Hossein Sardari, le « Schindler iranien »

1) Abdol-Hossein Sardari, consul d’Iran à Paris

Né à Téhéran en 1914, Abdol-Hossein Sardari, d’origine azérie, appartient à la famille royale qâdjâre. Cependant, les évènements qui portent Rezâ Shâh Pahlavi au trône d’Iran laissent sombrer la famille qâdjâre dans une situation sociale des plus quelconques.  Abdol-Hossein Sardari se tourne alors vers des études de droit à l’université de Genève et obtient son diplôme en 1936. Il poursuit une carrière de diplomate qui le conduira à assumer les fonctions de consul d’Iran à Paris en 1940.

Devant l’avancée de l’armée allemande et leur entrée dans Paris, de nombreuses ambassades sont transférées dans les villes où se replie le gouvernement français pour finalement s’installer à Vichy lorsque les zones de démarcation seront établies. L’ambassadeur iranien Anoushirvân Sepâhbodi reconstitua l’ambassade d’Iran à Vichy et laissa Sardari responsable des affaires consulaires à Paris. A partir de novembre 1941, consécutivement à l’invasion de l’Iran par les Soviétiques et les Britanniques en août, les intérêts iraniens dans l’ensemble des pays occupés par les forces allemandes seront représentés par les diplomates suisses, chargés de la sorte des recours déposés par les Iraniens de confession juive.

Abdol-Hossein Sardari, consul d’Iran à Paris pendant la Seconde Guerre mondiale

Une importante communauté d’Iraniens de confession juive habitait Paris sans que les lois nazies ne puissent les concerner : en effet, la doctrine nationale-socialiste considérait les Iraniens comme des « Aryens de sang pur » depuis les lois de Nuremberg proclamées en 1935. De la sorte, les Juifs iraniens furent sauvés de la déportation et de l’extermination consécutive. Insistant sur ces lois raciales, Sardari parvint à convaincre nombre d’officiels nazis que les Juifs iraniens n’appartenaient guère à la « race ennemis » des Aryens et qu’ils devaient être traités de manière égale aux musulmans. Sardari peut ainsi aider dans un premier temps plus de 1000 familles juives iraniennes à quitter la France pour se réfugier en Iran ou dans d’autres pays plus sûrs.

2) Le sauvetage des Djougoutes à Paris

Devant la menace se profilant à l’encontre des Juifs iraniens, Abdol-Hossein Sardari intervient auprès des autorités françaises en octobre 1940 afin de protéger les Djougoutes en adressant le 29 octobre une lettre portant l’en-tête du Consulat impérial d’Iran aux autorités françaises de Vichy leur rappelant que les Djougoutes ne devaient point être considérés semblablement aux Juifs :

« Selon une étude ethnographique et historique relative aux communautés religieuses juives de race non-juive en Russie reçue par le présent consulat et validée par l’Ambassade allemande à Paris le 28 octobre 1940, les Juifs autochtones (djougoutes) des territoires des anciens khanats de Boukhara, de Khiva et de Khokand (qui font actuellement partie des Républiques soviétiques d’Ouzbékistan et du Tadjikistan) doivent être considérés comme étant de même origine ethnique que ceux de Perse.

Selon cette étude, les Djougoutes d’Asie centrale appartiennent à la communauté juive uniquement en raison de leur observance des principaux rites du judaïsme. En vertu de leur sang, de leur langue et de leurs coutumes, ils sont assimilés à la race autochtone et proviennent de la même souche biologique que leurs voisins, les Perses et les Sartes (Ouzbeks). »

Les Djougoutes sont des descendants d’Iraniens juifs convertis de force à l’Islam en 1838 mais continuant secrètement la pratique du culte judaïque. Les papiers d’identités officiels les assimilent à des musulmans, des Iraniens non-juifs en raison de leur culture et de la mixité de leurs mariages.

Dirigée par le docteur Asaf Atchildi, médecin originaire de Samarcande, en Ouzbékistan, la communauté djougoute de Paris est régulièrement confondue et visée par la police avec les Juifs, comme Atchildi le rappelle dans ses mémoires publiées en 1965. La plupart de ces confusions proviennent de l’enregistrement  par les services de police français de certains Djougoutes comme étant juifs. Beaucoup craignent alors d’être arrêtés, tel les six Djougoutes arrêtés et internés au camp de Drancy en été 1941 ; Atchildi déclare d’ailleurs dans ses mémoires que certains d’entre eux seront retenus en otages en représailles à des actes de résistance à l’encontre des Allemands. Au début du mois de février 1942, les autorités allemandes adressent à la Préfecture de Police de Paris un document attestant l’exemption des Djougoutes aux lois sur le statut des juifs décrétées par l’Etat français. Le docteur Atchildi obtient en conséquence la libération de deux Djougoutes, avec l’aide de Julien Kraehling, avocat au Barreau de Mulhouse. Ce dernier fait parvenir un courrier aux chefs des familles boukhariotes de Paris le 23 août 1941, trois jours après les premières rafles. Cette lettre nous est rapportée dans l’ouvrage Journal de Nathan Davidoff. Le Juif qui voulait sauver le Tsar[13] :

« Monsieur Mayer Davidoff

Monsieur,

J’ai l’honneur, en vous joignant la copie de la lettre der Beauftracte des Militarbefehlshaber in Frankreich auprès du Service de Contrôle des Administrateurs Provisoires du 22 août – Az : II/41 A/P., de vous confirmer que d’après l’entretien que j’ai eu le 22 août 1941 avec le Délégué du Militarbefehlshaben in Frankreich près le Commisariat aux Affaires Juives, le dossier de la communauté djougoutes a été envoyé à l’Institut Racial de Berlin pour une décision motivée et définitive tendant à établir que les Djougoutes soient considérés comme non-juifs. En attendant cette décision, il a ordonné qu’aucune mesure grave ne soit appliquée aux membres de la communauté djougoute à Paris.

Je vous prie de croire Monsieur, à l’assurance de mes sentiments distingués.

Signé : Julien Kraehling, Avocat au Barreau de Mulhouse »

Le 11 février 1942, Atchildi reçoit une lettre de Abdol-Hossein Sardari lui demandant d’insérer dans la liste des Djougoutes présents en France les noms de Juifs iraniens avant de remettre cette dernière aux autorités françaises. De son côté, Sardari s’adresse directement aux autorités allemandes en leur adressant deux lettres le 29 septembre 1942 et le 17 mars 1943 concernant le statut des Juifs iraniens : l’objectif est de les préserver de toute arrestation pouvant conduire à une déportation. Pour cela, le consul n’hésite pas à reprendre les termes de la propagande nazie, en déclarant dans sa seconde lettre que les Djougoutes détiennent en Iran « tous les droits et les devoirs civils, légaux et militaires au même titre que les musulmans » et en expliquant avec maints détails l’assimilation de cette minorité parmi la population iranienne et leur utilisation de la langue persane plutôt que le yiddish ou l’hébreu.

Le 4 mai 1943, Atchildi remet au Commissariat général aux questions juives une liste comprenant les noms de 41 Iraniens parmi les 91 personnes répertoriées comme des Djougoutes originaires d’Iran, d’Afghanistan et de Boukhara et résidant en région parisienne.  Les Djougoutes seront définitivement exemptés de l’application des lois sur le statut des Juifs au printemps 1943 par les Allemands, puis par l’Etat français quelques semaines après, récompensant ainsi les efforts du consul Sardari, du docteur Atchildi, du maître Kraehling et des diplomates helvètes. Presque tous les Djougoutes survivront jusqu’à la fin de la guerre.

3) Délivrance de passeports

A partir de 1942 se dessine le projet de la « solution finale », à savoir l’extermination des Juifs par des méthodes de mise à mort industrialisées comme les chambres à gaz. Abdol-Hossein Sardari, prenant conscience de l’ampleur du dispositif, décide de délivrer des passeports iraniens à plusieurs familles juives mais non iraniennes sans mentionner sur les documents leur religion et sans avoir reçu la moindre autorisation légale de son gouvernement. Il va même jusqu’à cacher les biens d’un antiquaire dans les caves de l’ambassade ; les Allemands partis, le consul contactera cet antiquaire pour qu’il vienne récupérer ses biens. Sardari refusera d’ailleurs de rentrer en Iran lorsque le ministère iranien des Affaires étrangères le rappellera et restera en poste en France jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale avant d’être chargé d’affaire à Bruxelles jusqu’en 1952. Plus de 2000 familles juives obtiendront un passeport grâce à ses efforts et pourront être sauvées.

4) Après la guerre

L’Histoire va oublier Abdol-Hossein Sardari qui va peu à peu sombrer dans l’anonymat. Fiancé à la chanteuse d’opéra chinoise Tchin Tchin, il doit supporter sa mort tragique en 1948 alors qu’elle se rend en Chine en proie à la guerre civile pour demander à ses parents l’autorisation de l’épouser. Lorsqu’il retourne à Téhéran en 1952, Sardari est accusé de faute pour la délivrance sans autorisation de nombreux passeports iraniens durant son consulat parisien. Il ne réussit à clarifier sa situation qu’en 1955, avant de prendre sa retraite du Corps diplomatique et de rejoindre la Compagnie nationale iranienne du pétrole.

Interrogé par le musée Yad Vashem en avril 1978 à propos de son action à Paris durant la Seconde Guerre mondiale, Sardari répondra : « Comme vous le savez peut-être, j’ai eu le plaisir d’être le consul iranien à Paris sous l’Occupation allemande de la France et, à ce titre, il était de mon devoir de sauver tous les Iraniens, y compris les Juifs iraniens ».

Abdol-Hossein Sardari était également l’oncle du Premier ministre Amir Abbas Hoveyda, qui sera fusillé lors de la Révolution de 1979, et de l’ancien ambassadeur iranien aux Nations-Unies Fereydoun Hoveida, qui vécut d’ailleurs à ses côtés en 1942 et témoigna du rôle de son oncle. Sardari décède à Nottingham, près de Londres, en 1981.

III – Les réfugiés polonais en Iran durant la Seconde Guerre mondiale

1) Le contexte historique en Pologne

L’armée allemande envahit la Pologne le 1er septembre 1939, déclenchant ainsi la Seconde Guerre mondiale en Europe. Suivie par l’armée soviétique qui pénètre en Pologne le 17 septembre, l’armée polonaise, incapable de contenir les armées allemande et soviétique malgré quelques îlots d’héroïque résistance, est vaincue le 6 octobre. Dès lors, en vertu du pacte Molotov-Ribbentrop, du nom des ministres des Affaires étrangères soviétique et allemand, la Pologne est partagée : la moitié occidentale, dont certains territoires sont annexés au Reich allemand, est gouvernée par un gouvernement général sous contrôle allemand et la moitié orientale est annexée par l’Union soviétique. Ainsi plusieurs millions de Polonais passent sous les autorités allemandes ou soviétiques.

Durant cette occupation, les Soviétiques ne déportent  pas moins de 1,25 million de Polonais partout en Union soviétique. Cependant, ce chiffre n’est qu’une estimation puisque le nombre exact des victimes d’exécutions, notamment politiques, n’est pas connu. Parmi les Polonais déportés, environ 500 000 civils sont considéré par les autorités communistes comme « éléments antisoviétiques » et « socialement dangereux » ; ces derniers seront déportés vers des camps de travail situés au Kazakhstan ou en Sibérie. Il s’agit souvent de fonctionnaires, de juges, de membres des forces de police, de travailleurs forestiers, de colons, de petits agriculteurs, de commerçants, mais également de réfugiés venus de Pologne occidentale, d’enfants de camps de vacances et d’orphelinats, des membres de famille de personnes arrêtées, disparues ou évadées à l’étranger. Leur situation dans les camps soviétiques s’avérait terrifiante et nombre de ces déportés désormais emprisonnés mouraient d’épuisement au travail ou de malnutrition qu’aucune aide médicale ne pouvait endiguer.

Les Soviétiques vont occuper leur partie de la Pologne pendant presque deux ans, jusqu’à l’offensive allemande Barbarossa lancée le 22 juin 1941 dans le but d’envahir l’Union soviétique. Cette attaque allemande qui rompt en conséquence le pacte germano-soviétique va permettre aux Polonais de se réorganiser. Le 30 juillet 1941, le général Wladyslaw Sikorski, alors Premier ministre polonais en exil, et l’ambassadeur soviétique au Royaume-Uni Ivan Mayski signent un accord baptisé Sikorski-Mayski qui invalide les dispositions territoriales émises par le pacte Molotov-Ribbentrop. Cet accord permet le rétablissement de l’État polonais, l’amnistie des prisonniers de guerre polonais en Union soviétique et surtout la création d’une armée polonaise sur le sol soviétique que commandera le général polonais Wladyslaw Anders, nouvellement libéré de la prison Loubianka à Moscou en août 1941. Cependant, l’armée polonaise reconstituée manque de nourriture et ses soldats sont pour la plupart d’anciens déportés que l’emprisonnement a fortement affaiblis lorsqu’ils ne sont pas morts.

2) L’évacuation des réfugiés polonais en Iran

La situation en Iran n’est guère des plus agréables après l’invasion anglo-soviétique de 1941 : les Soviétiques ayant interdit le transfert de riz dans les parties centrale et méridionale du pays, provoque de la sorte une famine et une inflation croissante du prix des denrées alimentaires dans un pays déjà souffrant économiquement, les ressources nécessaires à l’effort de guerre comme les chemins de fer, les transports, les industries manufacturées ayant été placées sous le contrôle des Britanniques. Les Soviétiques décident de déplacer les Polonais combattants, pour la plupart abandonnés à leur sort, et les Polonais non-combattants, c’est-à-dire les réfugiés polonais non-militaires, les femmes et les enfants, dans des zones lointaines des combats, après la mer Caspienne.

Les premiers réfugiés polonais arrivent en Iran en mars 1942 par la ville portuaire de Pahlevi, connue aujourd’hui sous le nom d’Anzali. Devenue le point de débarquement le plus important, Pahlevi accueille jusqu’à 2500 réfugiés par jour. Au total, plus de 116 000 réfugiés polonais rejoindront l’Iran en 1942, dont environ 74 000 soldats et 41 000 civils parmi lesquels 5000 à 6000 étaient Juifs. Ayant souffert pendant deux années durant lesquelles se côtoyèrent la famine, les maladies causées par la malnutrition ou d’autres comme le paludisme, les fièvres et le typhus, les Polonais passent plusieurs jours en quarantaine dans des entrepôts portuaires de Pahlevi avant d’être envoyés à Téhéran. Le manque de nourriture laissant place à une nourriture enfin accessible, plus d’une centaine de réfugiés dont beaucoup d’enfants mourront de dysenterie aiguë consécutive à une soudaine alimentation excessive. De nombreux autres décèderont des suites de leurs maladies et de leur malnutrition à peine arrivés en Iran ; ils sont inhumés au cimetière arménien de Pahlevi.

https://www.youtube.com/watch?v=g7qiStWR6pI
Vidéographie des informations intitulée Poles in Persia datant de 1942

Devant l’affluence des réfugiés polonais à Téhéran, les autorités durent réquisitionner des centres gouvernementaux pour les accueillir. Les militaires polonais furent quant à eux envoyé dans les centres de formation de Kirkouk et Mossoul, tous deux situés en Irak, avant de rejoindre les forces alliées dans la campagne d’Italie lancée en juin 1943.

Plusieurs milliers d’enfants orphelins ou ayant été séparés de leurs parents pendant les déportations successives seront envoyés dans des orphelinats iraniens, principalement à Mashhad et Ispahan en raison des conditions climatiques propices à la convalescence et au rétablissement. On estime à environ 2000 le nombre d’enfants polonais ayant séjourné entre 1942 et 1945 à Ispahan, se parant en cette période du surnom de « ville des enfants polonais ».

Cependant, l’Iran ne disposait pas des ressources et des infrastructures nécessaires pour accueillir durablement autant de réfugiés. La Grande-Bretagne canalisa à partir de l’été 1942 cet afflux migratoire massif en envoyant des réfugiés polonais dans ses diverses colonies : l’Inde, l’Ouganda, le Kenya et l’Afrique du Sud furent les principales destinations ; le gouvernement mexicain accepta également d’accueillir plusieurs milliers de Polonais.

3) La présence polonaise en Iran et l’accueil exemplaire des Iraniens

Certains réfugiés polonais choisirent de rester en Iran après la guerre, ayant retrouvé un équilibre de vie en travaillant ou en se mariant avec des Iraniens ou des Iraniennes. En dépit des nombreuses difficultés économiques qui touchaient l’Iran depuis son invasion par les Soviétiques et les Britanniques, les Iraniens ont chaleureusement accueilli les Polonais venus trouver refuge et le gouvernement iranien mit en place diverses mesures afin de leur fournir les soins et les provisions nécessaires. De plus, il développa une politique d’accueil pour que les Polonais puissent se sentir à leur aise, qui se manifesta par la construction d’écoles et d’organisations éducatives et culturelles dans lesquelles le persan aussi bien que le polonais furent enseignés, de même que l’histoire et la géographie iraniennes et polonaises. Des magasins, des boulangeries, des entreprises ainsi que des agences de presse polonaises furent créés.

Avec le temps, la plupart des vestiges de cette présence polonaise en Iran se sont estompés. Cependant, avec les décès de près de 3000 réfugiés au cours des premiers mois suivant leur arrivées, de nombreux cimetières abritent des sépultures aujourd’hui encore entretenues et sur lesquelles les noms sont inscrits en polonais. Par exemple, le cimetière catholique de Doulab, à l’est de Téhéran, comporte 1937 tombes polonaises, ainsi que 56 tombes juives sur lesquelles figure l’étoile de David.

En 1983, le réalisateur iranien Khosrow Sinâï[14] présenta un documentaire intitulé Le Requiem perdu consacré aux 300 000 réfugiés polonais en Iran pendant la Seconde Guerre mondiale.

Troisième partie :

La fin de la Seconde Guerre mondiale et l’après-guerre en Iran (1942-1947)

I – Le « Corridor perse », objectif de l’invasion de l’Iran

Une fois l’Iran conquis et contrôlé par les Soviétiques et les Britanniques, le matériel militaire américain peut enfin être acheminé depuis les ports du golfe Persique jusqu’en Union soviétique à travers un cheminement qui est surnommé le « Corridor perse ». Les États-Unis décident de renforcer leur implantation avec l’envoi d’une force militaire,  dont la principale mission est de maintenir les voies de chemin de fer iranienne et d’assurer l’efficacité des convois. De leur côté, les Soviétiques déploient des troupes au Moyen-Orient afin de soutenir les Britanniques.

Insigne du Persian Gulf Service Command

Les troupes américaines participent à l’acheminement sous le commandement du Persian Gulf Service Command, dénommé dans un premier temps Iran-Irak Service Command, et placé sous les ordres du général de brigade Donald H. Connolly. Il succède en octobre 1942 à la mission militaire américaine commandée par le colonel Son G. Shingler déployée avant l’entrée en guerre des États-Unis en décembre 1941.

Provenant des États-Unis ou du Canada, le matériel était acheminé par voie maritime jusqu’aux ports irakiens de Bassorah et Umm Qasr et iraniens de Bandar Abbas, Bandar-é Shahpour (aujourd’hui Bandar Imâm Khomeyni), Tshâbahâr, Khorramshahr, Boushehr, Assalouveh, Mahshahr. Le matériel est ensuite affrété en convois ferroviaires ou routiers en direction d’Achgabat ou Bakou via Téhéran pour être ensuite convoyé soit par route, soit par transport maritime vers les ports de Bakou et Makhatchkala (en Russie) depuis les ports de Bandar Anzali, Noshahr, Bandar-é Shâh (aujourd’hui renommé Bandar Torkoman), port Amir Abad et Fereydoun Kenar, situés sur les côtes de la mer Caspienne au nord de l’Iran.

Travailleurs iraniens chargeant un train de marchandise du Persian Gulf Service Command

D’autres convois reliaient directement Qazvin en partant de Basorah et Beslan depuis Dzhulfa sans passer par la capitale. Les convois remontent du sud vers le nord en passant par les villes de Andimeshk, Shiraz, Malâyer au sud, Ispahan, Khorram Abâd, Hamadân, Qom et Kâshân au centre, Karadj, Téhéran, Semnân, Shahroud et Sâri au centre-nord, avant de se diriger soit vers Mashhad au nord-est pour rejoindre le port de Türkmenbachi et les villes d’Achgabat et Serdar au Turkménistân, soit vers Zandjân, Miâneh, Tabriz au nord-ouest pour rejoindre les villes de Lankaran (Azerbaïdjân), Erevan (Arménie), Tbilissi (Géorgie) et Beslan (Ossétie du Nord).

Les moyens déployés par les Alliés pour acheminer le matériel par le corridor iranien fut véritablement colossal : avec l’aide du Commonwealth britannique, les Etats-Unis livrèrent aux Soviétiques plus de 5 millions de tonnes de matériel et de ravitaillement destiné aux troupes d’occupation en Iran. Une partie du matériel rejoignait le front nord-africain après août 1943, année durant laquelle l’Afrique du Nord fut libérée des Allemands, permettant ainsi la navigation des convois alliés dans la Méditerranée en passant notamment par le canal de Suez. Il faut cependant attendre l’entrée en guerre de la Turquie contre l’Allemagne le 25 février 1945 pour qu’elle autorise les convois de ravitaillement à circuler sur son territoire ou à franchir la mer Noire.

Carte présentant les routes suivies par les convois du Persian Gulf Service Command

Les convois étaient répartis entre le Quatermaster Corps américain et le Royal Army Service Corps britannique, suppléés tous deux par un personnel civil regroupant des manœuvres, des comptables et des ingénieurs. Les Américains sont en cette période appréciés de la population en raison de l’inexistence d’un passé colonial en Iran, contrairement aux Russes et aux Anglais. Des conseillers américains furent d’ailleurs détachés auprès du gouvernement iranien ou des forces armées, à l’image du colonel Herbert Norman Schwarzkopf, ancien commissaire de police du New Jersey, qui fut chargé de 1942 à 1946 de la formation de la gendarmerie impériale[15].

II – Évolution politique de l’Iran entre 1942 et 1945

1) Conséquences immédiates de la Seconde Guerre mondiale pour l’Iran

Les conséquences de la Seconde Guerre mondiale seront des plus désastreuses pour l’Iran, non seulement en raison de l’irrespect des Occidentaux envers sa neutralité, mais également en raison de la perte soudaine et brutale de son indépendance.

La mainmise sur les ressources iraniennes par les Britanniques, les Soviétiques et nouvellement les Américains, provoquent des conséquences des plus préjudiciables pour les Iraniens : les principales routes du pays, ainsi que le réseau ferré, sont sous leur contrôle, la main-d’œuvre utilisées pour l’effort de guerre étant bien entendu des ouvriers iraniens forcés de travailler et sous-payés. Le peu de ressources disponibles pour l’agriculture entraîne une mauvaise récolte en 1942, provoquant une famine dont mourront plusieurs milliers d’Iraniens, déjà éprouvés par l’important afflux de réfugiés venus d’Europe qu’ils reçurent du mieux possible compte tenu des circonstances et du manque de nourriture partout dans le pays. L’instabilité politique est la plus totale et le nouveau souverain doit son pouvoir au soutien d’abord britannique, puis américain, dont il n’est qu’une simple marionnette à laquelle n’est conféré qu’un pouvoir sobrement protocolaire.

Un convoi du Persian Gulf Service Command traversant l’Iran

En janvier 1942 est signé entre l’Iran, l’URSS et la Grande-Bretagne un traité reconnaissant l’indépendance et la souveraineté de l’Iran, ainsi que son intégrité, en échange de sa pleine coopération logistique, mais non militaire, avec ses occupants. De plus, les envahisseurs promettent de sauvegarder l’économie iranienne des conséquences de la conflagration, ainsi que de quitter le territoire iranien « pas plus de six mois après la cessation des hostilités », conformément au cinquième article de l’accord. Au printemps, l’Iran n’entretient définitivement plus aucune relation avec les puissances de l’Axe et l’ensemble de leurs ressortissants sont expulsés. L’Allemagne mène toutefois durant l’été l’opération Fall Blau, destinée à s’emparer des zones pétrolifères de Bakou[16].

2) La Conférence de Téhéran (28 novembre – 1er décembre 1943)

L’Iran déclare officiellement la guerre à l’Allemagne le 9 septembre 1943, peu de temps avant la conférence dite des « Trois Grands » qui se tint à Téhéran du 28 novembre au 1er décembre 1943, au cours de laquelle Franklin D. Roosevelt, Winston Churchill et Joseph Staline, respectivement président des États-Unis, Premier ministre britannique et secrétaire général du Parti communiste soviétique, délibérèrent et adoptèrent l’action politique et militaire convenue à l’égard du IIIème Reich et de l’Empire du Japon. C’est également au cours de cette conférence que Roosevelt présente à Staline le projet des Nations Unies à travers l’idée d’une organisation internationale regroupant les Etats afin d’exposer et de résoudre leurs différents.

Seconde Guerre mondiale Iran conférence Téhéran 1943
Joseph Staline, Franklin D. Roosevelt et Winston Churchill lors de la conférence de Téhéran en 1943

L’entrée de l’Iran dans le conflit mondial fut surtout la condition préalable à la disposition d’un siège iranien au futur Conseil des Nations Unies, dont la Déclaration est signée par le Shâh. Les historiens occidentaux n’ont retenu de cette conférence que cette décision ; pourtant, c’est durant cette conférence de Téhéran qu’est signée la « Déclaration des trois puissances concernant l’Iran », attribuant la fourniture d’une assistance économique jusqu’au terme du conflit et au-delà. De plus, cette déclaration engage les trois protagonistes à respecter la souveraineté, l’indépendance et l’intégrité territoriale de l’Iran. Nous verrons dans un autre article que cela ne fut pas le cas pour les Soviétiques qui ne quittèrent l’Iran qu’en mai 1946 sous la pression de l’ONU nouvellement créée (les Britanniques et les Américains s’étaient quant à eux retirés en janvier 1946). Le sort de la Turquie et de l’Iran sont âprement discutés et donne lieu à la signature le 1er décembre par les trois puissances alliées d’un protocole reconnaissant les préjudices subis par l’Iran et la nécessité d’instaurer une aide économique pour la reconstruction du pays.

conférence Téhéran 1943 Churchill Pahlavi
Mohammad Rezâ Shâh saluant Winston Churchill à l’occasion de son anniversaire le 30 novembre 1943

Téhéran est également durant cette période la scène d’un affrontement plus secret et plus mythique entre les services de renseignements alliés et allemands. Des rapports du NKVD, les services de contre-espionnage soviétiques, attestent du projet d’assassinat des trois dirigeants par des commandos allemands conduits par Otto Skorzeny, officier SS dont la légende s’est forgée autour de son audace lors de missions particulièrement périlleuses, comme ce fut par exemple le cas lors de l’opération Eiche[17]. Le responsable de la sécurité de Roosevelt, Mike Reilly, informé plusieurs jours avant la tenue de la conférence, est chargé de sécuriser la capitale et la légation américaine où Roosevelt est sensé s’installer le 27. Avant son retour au Caire, le NKVD l’informe du parachutage la veille de plusieurs dizaines de commandos allemands sur Téhéran. En réalité, la situation fut moins dangereuse que voulurent bien le faire croire les Soviétiques : en effet, bien que les services de renseignement britannique et américain nient l’existence d’une telle opération, Otto Skorzeny confirmera que cette dernière fut envisagé mais immédiatement rejetée par Hitler avant toute planification puisque jugée irréalisable.

III – Conclusion 

Les troupes américaines et britanniques quittent l’Iran en janvier 1946, conformément à leurs engagements. Cependant, les Soviétiques, qu’animent d’expansionnistes desseins en Azerbaïdjan iranien, refusent de se retirer du nord-ouest du pays, en proie depuis novembre 1945  à des révoltes sécessionnistes menées par des gouvernements séparatistes soviético-communistes proclamant l’indépendance de cette région. Débute alors la crise irano-soviétique, considérée comme le commencement de la Guerre froide entre les puissances américaine et soviétique. Nous retracerons dans un autre article cet épisode de l’Histoire moderne de l’Iran, parmi les plus importants pour comprendre le nationalisme iranien et l’influence qu’eurent les États-Unis sur la politique intérieure iranienne durant le règne de Mohammad Rezâ Shâh Pahlavi.

conférence Téhéran 1943 Roosevelt Pahlavi
Mohammad Reza Pahlavi et Franklin D. Roosevelt à Téhéran en novembre 1943

En 2009, le président de la République islamique d’Iran Mahmoud Ahmadinejad adresse une lettre au secrétaire général de l’ONU afin de réclamer une indemnisation pour l’occupation de l’Iran et les préjudices subis par le peuple iranien de 1941 à 1946.  Il déclare publiquement :

« Nous réclamerons des compensations pour les dommages de la Seconde Guerre mondiale qu’a subi notre pays. J’ai désigné une équipe pour le calcul des coûts, j’écrirai une lettre au secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon demandant à ce que l’Iran soit dédommagé. Pendant cette période la population iranienne a subi une lourde pression et le pays de lourds dégâts mais l’Iran n’a jamais reçu aucune compensation à ce jour. »

L’ONU se distinguera par l’élégance de son absence de réponse… L’Iran n’a à ce jour jamais été indemnisé pour son invasion et son occupation durant la Seconde Guerre mondiale.


[1] Ahmad Matin-Daftari (1897-1971) fut également sénateur. Il était titulaire d’un doctorat passé en France.

[2] Mahmoud Jâm (1884-1969) fut Premier ministre du 3 décembre 1935 au 26 octobre 1939. Francophone autodidacte, il occupa diverses fonctions comme professeur de français, traducteur, ministre des Affaires étrangères, ministre des Finances, ministre de l’Intérieur, sénateur et ambassadeur en Égypte et en Italie. Son fils Fereydoune épousera Shams Phalavi, la sœur de Mohammad Rezâ Pahlavi.

[3] Ali Mansour (1890-1974) fut également ambassadeur en Italie, au Vatican et en Turquie, ainsi que Premier ministre à deux reprises (une seconde fois du 23 mars au 26 juin 1950).

[4] Après des études primaires et secondaires à Téhéran, Gholâmali Bâyandor (né le 13 décembre 1898) est admis à l’École de l’Armée en 1920, d’où il sort avec le grade de second lieutenant. Il participe en 1921 aux opérations de pacification dans la province du Mâzandarân qui lui vaudront la médaille d’or des opérations militaires remise par Rezâ Pahlavi, alors sardâr-é sepâh. Bâyandor part ensuite se spécialiser en France à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr et à l’École de Guerre de Paris.  Il fera également partie des premiers officiers envoyés en formation en Italie en 1931 afin de composer la Marine impériale iranienne dont il prend le commandement. L’amiral Bâyandor est tué le matin du 25 août 1941, refusant de quitter son bâtiment qui est en proie aux tirs britanniques.

[5] Nous reproduisons ici cette déclaration, en date du 25 shahrivar 1320, correspondant au 16 septembre 1941 :

« Pahlavi, Chah d’Iran,

Considérant le fait, que j’ai dépensé toute mon énergie dans les affaires du pays durant toutes ces années et m’y suis affaibli, je sens que maintenant le temps est venu pour une jeune personne énergique et habile de prendre en charge les affaires du pays, qui nécessitent de constantes attentions, et de s’en donner les moyens, pour la prospérité et le bien-être de la nation. Ainsi, j’ai confié la charge monarchique au Prince Héritier, mon successeur, et me suis résigné. À partir de ce jour, le 25 shahrivar 1320, la nation entière, à la fois les civils et les militaires, doivent reconnaître en la monarchie mon Prince Héritier et successeur légal, et faire pour lui tout ce qu’ils ont fait pour moi, protégeant les intérêts du pays.

Palais de Marbre, Téhéran, 25 shahrivar 1320, Reza Chah Pahlavi »

[6] Yves Bomati et Houchang Nahâvandi, Mohammad Réza Pahlavi : le dernier shah / 1919-1980, Perrin, 2013.

[7] Cette anecdote est rapportée par Amir Aslan Afshar et Ali Mirfatrous dans leur ouvrage Mémoires d’Iran : complots et trahisons, Mareuil Editions, 2016.

[8] Shâpour Bakhtiâr, Yekarnagi (Ma Fidélité), éditions Khâvarân, Téhéran, 1982, p. 31.

[9] Shâpour Bakhtiâr, extraits de Ma fidélité, éditions Albin Michel, 1982, pour la France et éditions Khâvarân, 1982, pour l’Iran.

[10] Nous pouvons déceler dans ces propos une certaine rancœur vis-à-vis de la révolution qui l’a chassé du pouvoir seulement trois années avant la parution de son ouvrage.

[11] Il nous a paru intéressant de souligner cette citation : serait-ce un tacle adressé à l’ayatollah Khomeyni, justement âgé de 77 ans en 1979 et prenant le pouvoir pour instaurer une nouvelle Constitution en Iran ?

[12] Cf. note précédente.

[13] Journal de Nathan Davidoff. Le Juif qui voulait sauver le Tsar, éditions Ginkgo, 2002, p. 171.

[14] Né le 19 janvier 1941, Khosrow Sinâï décède de la covid-19 le 1er août 2020. Il fut élevé au rang de chevalier de l’ordre du mérite de la République de Pologne en 2008.

[15] Le colonel Schwarzkopf sera en 1953 l’un des organisateurs de l’opération AJAX et durant plusieurs années l’un des formateurs de la tristement célèbre Savak. Son fils, Norman Schwarzkopf, ancien élève de la Community High School de Téhéran, deviendra célèbre en menant la guerre du Golfe dans les années 1990.

[16] Dernière phase de l’offensive, l’opération Edelweiss conduite de juin à septembre 1942 sera un échec pour les Allemands qui ne parvinrent à conquérir l’Azerbaïdjân et à conséquemment rompre le Corridor perse.

[17] L’opération Eiche, menée le 12 septembre 1943, permit de libérer Benito Mussolini retenu prisonnier au Campo Imperatore, en Italie.