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Ispahan, les mille et une merveilles d’Iran

Ispahan, les mille et une merveilles d’Iran est un merveilleux documentaire réalisé en 2018 par Négar Zoka pour la chaîne de télévision Arte dans sa série Invitation au voyage.

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L’Iran est une destination touristique riche en histoire et en patrimoine culturel. Mais l’une de ses villes les plus emblématiques est indéniablement Ispahan. Cette ville est riche en monuments historiques, en architecture, en art et en culture. Elle fut d’ailleurs un centre important de l’empire perse pendant plusieurs siècles.

Ispahan parmi les plus belles merveilles de l’Iran

Le documentaire Ispahan, les mille et une merveilles d’Iran nous permet de découvrir les trésors cachés de cette ville majestueuse. La caméra de Négar Zoka nous emmène à travers les rues pavées de la vieille ville, les places publiques, les jardins luxuriants, ainsi que les églises et les mosquées monumentales.

Ce film nous présente également certains des artisans locaux. Ceux-ci pratiquent encore des métiers traditionnels tels que la céramique, la calligraphie et bien d’autres encore. Ces artisans perpétuent des traditions anciennes de la région avec passion et dévouement. Ils créent ainsi des œuvres d’art exceptionnelles qui témoignent de la richesse culturelle de la ville.

Ce documentaire est également une invitation à découvrir l’incroyable patrimoine culturel de l’Iran. Il explore notamment un aspect souvent méconnu de l’histoire de cette région. Il nous offre une perspective unique sur les piliers qui ont façonné cette ville et nous permet de mieux comprendre la richesse culturelle de cette région.

Espahan, nesf-é djahân, « Ispahan, la moitié du monde »

Parmi les monuments les plus emblématiques d’Ispahan présentés dans le documentaire, il y a la célèbre place Naqsh-e Jahan, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. Cette place majestueuse a été construite au XVIIème siècle et est entourée de bâtiments historiques tels que la mosquée du Shah, le palais Ali Qapu et le bazar d’Ispahan.

Le film se focalise également sur la mosquée Jameh, qui est l’une des plus anciennes mosquées de l’Iran. La mosquée a été érigée en 771 et a été agrandie à plusieurs reprises au cours des siècles. Les murs de la mosquée sont ornés de carreaux de céramique colorés. Ceux-ci reflètent les différentes influences culturelles présentes dans la ville à l’époque.

Ispahan figure parmi les plus belles merveilles d'Iran
La mosquée du Shah

En résumé, Ispahan, les mille et une merveilles d’Iran est un documentaire fascinant qui nous transporte vers un autre temps et un autre lieu. Les lieux visités par Négar Zoka dans ce film sont incroyablement beaux et riches en histoire. Ils offrent une immersion totale dans la culture et l’architecture de cette ville mythique.

En somme, Ispahan, les mille et une merveilles d’Iran représente une expérience fascinante qui nous invite à découvrir l’histoire et la beauté d’une ville étonnante. Les images sont incroyables, la narration puissante et la musique envoûtante. Ce documentaire est un véritable chef-d’œuvre cinématographique qui saura ravir tous les amateurs de culture et d’histoire.

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Histoire

Nehzat-é tanbâkou, la protestation contre le tabac (1890-1892)

par Morgan Lotz

Tous droits réservés

Durant la seconde moitié du 19ème siècle, la situation des bazaris s’est considérablement dégradée et la mainmise étrangère sur l’économie iranienne confisque au pays des ressources essentielles et freine considérablement son développement. Les étrangers présents en Iran au cours de cette période témoignent d’un mécontentement croissant vis-à-vis des souverains, dont les pertes territoriales importantes entretiennent mécontentement de la population, de même qu’un comportement qui est ressenti comme désintéressé envers le peuple de la part des souverains qâdjârs. Les Britanniques voient dans leurs multiples interventions, de même que celles des Russes, les raisons du maintien de la dynastie qâdjâre jusqu’au 20ème siècle.

La révolte du tabac constitue l’événement déclencheur et témoigne d’une situation s’aggravant pour la dynastie régnante. Tout commence en 1872, lorsque Nâsseraddine Shâh Qâdjâr négocie avec le baron de Reuter de multiples concessions, dont celle du tabac, lui octroyant le contrôle sur la croissance, la vente et l’exportation du tabac persan. L’attribution de ces concessions provoque une indignation générale parmi la population iranienne et suscite également la désapprobation du gouvernement russe. Le gouvernement britannique se montra quant à lui réticent devant des ambitions qu’il juge irréalistes. Dès lors, la pression nationale contraint l’année suivante Nâsseraddine Shâh à annuler cet accord, duquel il espérait tirer des ressources censées redresser l’économie iranienne déjà mal au point en raison de la mauvaise gestion perdurant depuis plusieurs années. Les bases d’une révolte nationale à l’encontre de l’appropriation étrangère des ressources iraniennes sont désormais actées, la population iranienne témoignant de son profond désir de sauvegarder sa souveraineté aussi bien économique que politique, de même qu’une telle idée d’impérialisme exacerbe les rivalités que se vouent les puissances européennes.

Cependant, Nâsseraddine Shâh ne retient pas l’enseignement que cette première fronde lui avait appris : le 20 mars 1890, il choisit d’accorder en l’échange de 15 000 livres sterlings la concession du tabac iranien au major britannique Gérald F. Talbot, désormais détenteur pour cinquante années du monopole sur la production, la vente et l’exportation du tabac iranien. De plus, l’état iranien perçoit un quart des bénéfices annuels nets ainsi qu’un dividende sur le capital fixé à 5%. Il est nécessaire de souligner que le tabac iranien est à l’époque un tabac très prisé des marchés étrangers en raison de son unicité et de sa qualité, de même que la demande intérieure ne cessait de croître. Le gouvernement russe émis dès septembre 1890 de retentissantes objections au motif que l’attribution de cette concession violait les règles de libre commerce stipulées par le traité de Turkmanchaï. N’y prétend guère d’attention, Nâsseraddine Shâh poursuivit son attribution.

Durant l’automne, le major Talbot vend la concession à l’Imperial Tobacco Corporation of Persia, établissant de la sorte une régie unique propriétaire du tabac iranien dont l’actionnaire principal n’était autre que le major Talbot lui-même. Cette régie détentrice du monopole ne laissait d’autre possibilité aux cultivateurs iraniens que de lui vendre leur production à un prix qu’elle seule pouvait fixer. Cette lucrative industrie employait à cette époque plus de 200 000 Iraniens pour qui le tabac garantissait un moyen de subsistance sûr, qu’ils soient bazaris ou agriculteurs. Désormais, la production de tabac et la permission de le produire sont réglementées par la Régie qui fixe l’offre et la demande au détriment des producteurs et des vendeurs iraniens : une telle situation a pour conséquence de briser l’équilibre économique instauré de longue date et de fragiliser des emplois qui furent jusqu’à présent garantis pour nombre d’Iraniens.

Fatwa de l’ayatollah Shirâzi

Le major Talbot se rendit en Iran en février 1891 afin de superviser l’installation de sa régie ; peu de temps s’écoule après sa venue que le souverain publie officiellement l’acte de concession, qui déclenche immédiatement des vitupérations à travers tout le pays. Bien que la colère gronde et que l’indignation se fait entendre, notamment par le biais de pancartes affichées dans les grandes agglomérations, le Premier ministre Amin Al-Soltân reçoit au mois d’avril le directeur Julius Ornstein pour lui assurer du soutien plénier que lui témoigne le gouvernement iranien, dont certains membres réceptionnent des missives anonymes rapportant le mécontentement populaire.

Des manifestations éclatent en ce printemps 1891, menées par les bazaris, avec en tête le riche marchand Hadji Mohammad Malek al-Todjar,  pour qui cette concession menace directement les intérêts ; cherchant le soutien des moudjtahid[1], dont le rôle a toujours été d’une grande importance dans la vie religieuse shî’ite iranienne. Les manifestants sont dès lors rapidement rejoints par le clergé désireux de protéger les intérêts iraniens de la mainmise étrangère qui menacerait ce qu’ils considèrent être une communauté nationale religieuse. Cette notion peut paraître floue pour des Occidentaux du 21ème siècle ; elle est cependant à rapprocher de la chrétienté médiévale dans sa conception d’un univers où le domaine du divin a toute son importance et exerce par sa présence la raison même de l’existence et l’ordonnance de cet univers. De plus, une telle concession menace directement les intérêts détenus par le clergé à travers le waqf[2] et viole la loi islamique qui considère l’interdiction d’achat et de vente du tabac de plein gré par un individu comme illégale.

La contestation s’enracine rapidement à Téhéran, Tabriz et Shirâz. Les religieux, désireux pour certains de consolider leur pouvoir, sont rapidement rejoints par les intellectuels qui souhaitaient comme eux combattre la domination de l’Iran par des puissances étrangères, de même qu’ils espéraient l’obtention de droits civiques et l’affaiblissement d’une monarchie qu’ils jugeaient décadente dans ses devoirs. Lors des récoltes de 1891, plusieurs cultivateurs de la région de Kâshân vont sous l’égide de Mahmoud Zaim brûler leurs récoltes afin de manifester leur farouche opposition à ce monopole britannique. La situation s’envenime lorsque le shâh décrète en mai 1891 l’expulsion du pays du mollâ[3] Seyed ‘Ali Akbar, dont les prêches dirigés contre la concession sont parmi les plus écoutés à Shirâz. Ce dernier rencontre lors de son départ Djamal al-Din al-Afghâni qui s’empresse à sa demande d’adresser un courrier à l’ayatollah Mirzâ Hassan Shirâzi[4] dans lequel il l’appelle à défendre l’Iran contre un souverain qu’il n’hésite pas à qualifier de « criminel ». L’ayatollah envoie au shâh un télégramme pour l’avertir des troubles que l’octroi de la concession de tabac occasionne, sans succès. L’éviction de Seyyed Ali Akbar n’empêche guère les autres régions d’Iran de connaître une mobilisation sans précédent, fortement soutenue par les bazaris de Téhéran qui multiplient les lettres de protestation directement adressées au monarque. La contestation s’organise à travers tout le pays : à Ispahân est organisé le boycott (trouver mot français) du tabac avant même la promulgation de la fatwa de l’ayatollah Shirâzi, tandis que des manifestations ont lieu dans les villes de Mashhad, Kermân, Qazvin, Yazd et Kermânshâh. A Tabriz, ville azérie située dans une région qui n’est pourtant pas productrice de tabac, les bazaris ferment le bazar et les clercs leurs madrasas.

L’ayatollah Shirâzi décide en décembre 1891 d’émettre une fatwa[5] déclarant l’usage du tabac illégale aux yeux de la loi islamique. D’abord perçue avec scepticisme quant à la justesse de son fondement, les opposants se rangent très rapidement derrière cette fatwa lorsque l’homme de Science la confirme : dès lors, nombre d’Iraniens refusent de fumer à travers tout le pays, tandis que les bazaris s’associent à la fronde en fermant les bazars. Le Shâh et son Premier ministre Amin Al-Soltân ne peuvent enrayer le mouvement et se retrouvent dans une position fort délicate, allant même jusqu’à craindre une intervention russe. La fatwa est très largement suivie, tant par la population qui raffole du tabac jusqu’au point de le consommer dans les mosquées que par les femmes du harem royal qui cessent de fumer, alors que les domestiques du shâh refusent de lui préparer son narguilé. Devant les hésitations du gouvernement britannique de soutenir l’Imperial Tobacco Corporation of Persia, Nâsseraddine Shâh décide finalement d’annuler la concession en janvier 1892. Les problèmes ne sont pourtant pas résolus puisque l’annulation de la concession entraîne irrémédiablement le versement d’indemnités à l’entreprise lésée ; de difficiles négociations s’ouvrent alors et aboutissent finalement au versement de 500 000 livres prélevées des finances publiques iraniennes, ce qui laisse les finances du pays dans une situation des plus délicates, obligeant l’Iran à contracter un prêt auprès de la Russie.

Les conséquences pour l’autorité du shâh sont désastreuses, tant au point de vue politique que moral ; il n’en ressortira que plus hostile à l’encontre des Occidentaux, refusant désormais toute contribution européenne en Iran. Les manifestations démontrent quant à elle la détermination populaire d’entraver toute tentative d’appropriation des ressources iraniennes par des entités étrangères et le pouvoir du clergé dans le jeu politique iranien, pouvoir qui ne cessera dès lors de croître. Ce protectionnisme va s’enraciner dans les fondements intellectuels des Révolutions constitutionnelle de 1906 et islamique de 1979 et perdure encore aujourd’hui en Iran comme une véritable volonté d’émancipation de souveraineté nationale.


[1] Un moudjtahid est un savant musulman compétent pour prononcer une interprétation personnelle sur un élément de droit islamique, interprétation dénommée idjtihâd. Ses principes émanent de quatre sources : le Qorân, la Sunna du Prophètes et des Imâms pour les shî’ites, l’Ejmâ (c’est-à-dire le consensus unanime) et le Aql (l’organe de la connaissance dans notre monde pouvant se traduire par l’Intellect ou la Raison). Trois sortes de moudjtahid existent : 1) les moudjtahid fil-madh’hab, élaborant une synthèse dans le cadre d’une école juridique interprétative nommée madh’hab ; 2) les moudjtahid al-mutlaq al-muntasib, élaborant leur synthèse à travers des textes divergents toujours dans le cadre d’une école juridique interprétative ; 3) les moudjtahid al-mutlaq, dont les compétences leur permettent d’élaborer une synthèse issue de textes divergents sans se référer à une école juridique quelconque. Cette dernière catégorie est considérée comme exceptionnelle.

[2] Le waqf désigne les donations qu’un particulier offre à une œuvre pieuse et charitable pour une durée perpétuelle et dont les usufruits sont inaliénables et placés sous séquestre.

[3] La lettre h en fin de mot n’existe pas en persan ; son rajout en langue française provient peut-être de l’influence de l’orthographe des mots Allah et ayatollah. À noter que le mot mollâ est très peu usité en Iran, principalement utilisé dans les traductions ou dans les surnoms de certaines célébrités iraniennes, le mot désignant les religieux étant âkhound. Son équivalent sunnite est ouléma.

[4] Mohammad-Hassan al-Husseyni al-Shirâzi (né à Shirâz le 25 avril 1815 et décédé à Samarra, en Irak, le 20 février 1895) représentait l’autorité shî’ite suprême en Iran. Il entame ses études dès l’âge de quatre ans et les poursuit plus tard dans les villes d’Ispahân en 1832, puis en Irak, à Karbala et Nadjaf en 1845 aux côté du Sheikh Morteza Ansari. Il lui succède à sa mort en 1864. En 1874, il s’installe à Samarra et fonde le premier séminaire shî’ite de la ville, avant de revenir en Iran quelques années plus tard. Le doute plane concernant la mort de son fils Mohammad qui aurait été assassiné par des mercenaires britanniques.

[5] Une fatwa, signifiant en arabe « réponse », « éclairage », constitue un avis juridique rendu par un faqih dans le cadre d’une demande individuelle ou judiciaire concernant un point de jurisprudence. Elle est un avis religieux n’incluant pas forcément une condamnation et ne peut être appliquée qu’en cas d’adoption dans un cadre législatif islamique. Un faqih est nécessairement un ayatollah mais tous les ayatollahs ne sont pas forcément des faqih.

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En Iran, la lumineuse ferveur des Zoroastriens

En Iran, la lumineuse ferveur des Zoroastriens est un merveilleux documentaire réalisé en 2018 par Négar Zoka pour la chaîne de télévision Arte dans sa série Invitation au voyage.

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Le documentaire En Iran, la lumineuse ferveur des Zoroastriens nous plonge dans l’univers fascinant de cette religion monothéiste encore pratiquée en Iran de nos jours. Réalisé par Négar Zoka pour Arte, ce film nous offre une perspective unique sur la communauté zoroastrienne et ses traditions.

La caméra de Négar Zoka nous transporte dans des villages reculés et des temples majestueux où les zoroastriens continuent de pratiquer leur religion ancestrale. À travers des images magnifiquement capturées, nous découvrons les rituels séculaires qui animent la vie de cette communauté.

Le film nous présente également des témoignages poignants de zoroastriens qui partagent leur foi, leurs croyances et leur connexion profonde avec la nature. Les pratiquants de cette religion fondée par Zarathoustra s’engagent à protéger l’environnement et à vivre selon des principes de bienveillance, de justice et de pureté.

La lumineuse ferveur des zoroastriens en Iran

En Iran, la lumineuse ferveur des Zoroastriens nous montre également les défis auxquels fait face cette communauté ancienne. Avec une population estimée à seulement quelques milliers de personnes, les zoroastriens sont une minorité religieuse protégée par les articles 13 et 14 de la constitution de la République islamique d’Iran. Ils disposent de plus d’un député au parlement. Ce film nous montre comment ils préservent leur identité et transmettent leurs traditions à la génération suivante.

Le documentaire nous offre également une réflexion sur le patrimoine culturel iranien et sa richesse. En mettant en lumière cette communauté, Négar Zoka offre un regard nouveau et éclairant sur l’Iran. Et cela bien au-delà des clichés et des stéréotypes.

Iran Zoroastrien lumineuse ferveur

En Iran, la lumineuse ferveur des Zoroastriens est un témoignage visuel captivant. Mais aussi une célébration de la diversité religieuse et culturelle de l’Iran. Il nous rappelle l’importance de préserver les traditions anciennes tout en cherchant à mieux les comprendre et à les apprécier.

Le documentaire réalise un tour de force en nous plongeant dans l’intimité de la communauté zoroastrienne. Il nous permet également de partager son quotidien et ses moments de prière. La caméra de Négar Zoka capte avec délicatesse et respect la beauté de cette religion dans toute sa splendeur.

En Iran, la lumineuse ferveur des Zoroastriens est un voyage inoubliable à travers une croyance ancienne et une communauté qui continue de briller de sa propre lumière au cœur de l’Iran moderne. Enfin, ce documentaire nous ouvre les yeux sur une facette méconnue de la société iranienne. Il laisse place à une réflexion profonde sur la tolérance, la diversité et la préservation du patrimoine, des valeurs intrinsèques à l’Iran.

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Henry Corbin, pèlerin philosophe en terre d’Iran

par Morgan Lotz

Tous droits réservés

Henry Corbin (1903-1978) figure parmi les plus éminents penseurs occidentaux du 20ème siècle. Il fut à la fois philosophe, traducteur, orientaliste et historien spécialisé sur le Shî’isme et l’Iran.

Son apport fut double : d’une part, ses traductions inédites des plus importants penseurs iraniens tels Sohravardî, Mollâ Sadrâ Shîrâzî ou bien encore Rûzbehân, et, d’autre part, ses analyses détaillées du Shî’isme et de la spiritualité iranienne, comprenant des études sur la spiritualité des grands mystiques du Shî’isme et la philosophie islamique de l’Orient musulman.

Figurant parmi les rares orientalistes à étudier la gnose shî’ite, ses travaux portent également sur l’œuvre du soufi Ibn ‘Arabî et de son disciple shî’ite Haydar Amolî. Concordant avec une mondialisation de la philosophie, ses études ouvrent ainsi la voie à de nouvelles découvertes en cette matière pour l’Occident qui les ignorait jusque là. Ses multiples traductions apportent une vision nouvelle de la philosophie islamique en présentant les spiritualités du Shî’isme et de l’Iran, bien souvent entremêlées.

Menant l’existence d’un chercheur infatigable guidé par l’intuition d’un découvreur hors-pair, Henry Corbin deviendra l’un des derniers grands érudits français.

Henry Corbin, une vie, une œuvre

Une rencontre et la naissance d’une vocation

Henry Corbin naquit le 14 avril 1903 à Paris. Il se dirige vers des études d’orientalisme et sera l’élève d’éminents professeurs comme Etienne Gilson et Jean Baruzi. Mais c’est Louis Massignon, qu’il considèrera comme son maître, qui lui fera découvrir Sohravardî et la « théosophie orientale ». De là va naître une véritable vocation pour la philosophie orientale, qui s’orientera au fil de ses découvertes vers la philosophie iranienne.

Henry Corbin jeune

Il épouse en 1933 Stella Leenhardt (1910-2003). Corbin dira de son épouse qu’elle devint « la compagne et collaboratrice de toute son œuvre. »

Henry Corbin et son épouse Stella Leenhardt
Henry Corbin et son épouse Stella Leenhardt

Il débutera sa carrière comme bibliothécaire à la Bibliothèque nationale, poste qu’il occupera jusqu’en 1939. Il réalise plusieurs séjours en Allemagne et, fort de ses connaissances acquises dans la langue de Goethe, traduira en 1937 l’ouvrage Qu’est-ce que la métaphysique ? de Martin Heidegger, attiré par sa rupture avec le rationalisme strict présent dans les universités européennes.

Henry Corbin, probablement durant les années 1920 ou 1930
Henry Corbin, probablement durant les années 1920 ou 1930

Rattaché de 1939 à 1945 par Julien Cain à l’Institut français d’Istanbul, il est missionné pour créer un département d’iranologie à l’Institut de Téhéran, qu’il dirigera de 1946 à 1970. Découvrant les ouvrages classiques de la philosophie iranienne et shî’ite qu’il cherchera toute sa vie dans les bibliothèques turques et iraniennes, il fonde la « Bibliothèque iranienne » pour les présenter aux lecteurs français. C’est un domaine où la présentation et la traduction des textes demeuraient encore totalement inédites.

Le porteur d’un enseignement inconnu

Dès lors, Henry Corbin partage sa vie entre Paris et l’Institut d’iranologie présent aux universités de Téhéran et Mashhad. Il occupera durant plus de trente ans le poste de professeur à l’Université de Téhéran.

Louis Massignon (1883-1962), considéré comme le plus grand orientaliste français

Il obtient en 1954 le poste de directeur d’étude dans la matière « Islamisme et religions de l’Arabie » à l’Ecole pratiques des hautes études, succédant ainsi à son ami Louis Massignon.

L’Imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ‘Arabî, paru en 1958

Il fonda en 1974 l’Université Saint-Jean de Jérusalem, consistant en un centre international de recherche spirituelle comparée où se rencontrent de nombreux érudits et chercheurs dans divers domaines touchant aux religions et à la spiritualité.

Henry Corbin, Marie-Madeleine Davy et Stella Corbin au Cercle Eranos en 1965
Henry Corbin, Marie-Madeleine Davy et Stella Corbin au Cercle Eranos en 1965

Henry Corbin présentera également vingt-quatre conférences lors des rencontres annuelles du cercle d’Eranos, entre 1949 et 1977. Il puisera à travers ses rencontres les éléments fondateurs de sa philosophie et se liera d’amitié avec le célèbre psychiatre suisse Carl Gustav Jung et l’historien des religions roumain Mircea Eliade.

Carl Gustav Jung et Henry Corbin

Il enseigne également de 1970 à 1973 à l’Istituto ticinese di alti studi de Lugano, en Suisse.

Christian Jambet
Christian Jambet (né en 1949), élève et successeur de Henry Corbin à l’Ecole pratique des hautes études

Christian Jambet prolongera le travail de Henry Corbin dont il fut l’élève. Il étudiera la théologie dogmatique shî’ite, permettant ainsi de comprendre ce qui s’avère être un kalâm shî’ite, intrinsèque selon lui à la Révolution islamique de 1979.

Henry Corbin refuse toute idéologie et philosophie de l’histoire : la foi intérieure est orientée par la fin des temps, qu’il ne traduit pourtant pas comme une catastrophe définitive, mais en un « événement de l’âme ». Cette quête, marquée par la spiritualité et l’eschatologie, le renforcera dans sa foi chrétienne.

Henry Corbin dans sa bibliothèque en 1973
Henry Corbin dans sa bibliothèque en 1973

Il porta aussi ses activités dans la franc-maçonnerie en tant qu’initié au Rite écossais rectifié. Il sera reçu le 5 mai 1962 dans la loge dénommée « Les Compagnons du Sept » (située à Saint-Germain en Laye), appartenant à la Grande Loge nationale française. Après être devenu maître en 1964, il sera « maître écossais de Saint André » en 1972 puis « écuyer novice » en janvier 1973. Il sera également membre du Grand Prieuré des Gaules et d’un Chapitre de la Sainte Arche royale de Jérusalem. La Grande Loge du Royal Order of Scotland le recevra à Edimbourg le 7 juillet 1978.

Citons encore quelque uns de ses ouvrages : Le Paradoxe du monothéisme, Temps cyclique et gnose ismaélienne, Face de Dieu, face de l’homme, Temple et Contemplation, L’Homme de Lumière dans le soufisme iranien ou bien encore L’Homme et son ange. Initiation et chevalerie spirituelle.

Daryush Shayegan
Daryush Shayegan (1935-2018)

Henry Corbin décède à Paris le 7 octobre 1978. Une rue lui rend hommage dans Téhéran ; elle est située perpendiculairement à la rue Neauphle-le-Château dans laquelle se trouvent de nombreuses ambassades, dont l’ambassade de France. L’écrivain iranien Daryush Shayegan, qui fut aussi son élève, lui rendra hommage en publiant en 2011 un ouvrage intitulé Henry Corbin, penseur de l’islam spirituel.

Henry Corbin, penseur de l’islam spirituel, par Daryush Shayegan, paru en 2011

Henry Corbin, transmetteur d’un savoir ignoré

L’exploration d’une Connaissance révélée

Henry Corbin se fait connaître en 1937 avec la traduction de Qu’est-ce que la Métaphysique de Martin Heidegger. Il y puisera sa conception de l’« herméneutique » qui lui permettra de comprendre l’exégèse dont l’ésotérisme islamique se pare. C’est à travers elle que Corbin aborde les thèmes de la « Connaissance » et du « récit visionnaire, du monde imaginal et de l’imagination créatrice en tant que faculté théophanique, du corps spirituel ou de la terre céleste, de l’imâmologie, de l’angélologie et du drame dans le ciel », etc., qui inspireront autant de livres et de conférences. Ces créations sont pour lui le départ d’une « philosophie prophétique qui sera la base d’une herméneutique spirituelle concernant le Livre Saint ». Selon lui, c’est en cette théosophie que doivent se réconcilier les facultés de vision et de rationalité présentes en l’Homme.

Premier tome de En Islam iranien, aspect spirituels et philosophiques, traitant Le shî’isme duodécimain, paru en 1971

Contrairement aux premières idées des orientalistes du début du 20ème siècle, la Pensée islamique ne se contente pas de l’apport philosophique grec, ni même du kalâm (science religieuse travaillant avec l’argumentation rationnelle et la dialectique) sunnite ou du soufisme. De même, l’histoire de la philosophie islamique ne s’arrête pas lorsqu’Averroès, philosophe arabe de Cordoue, apporte ses commentaires d’Aristote et ses analyses critiques des philosophes Al-Ghazâlî et Avicenne.

Deuxième tome de En Islam iranien, aspect spirituels et philosophiques, traitant Sohravardî et les platoniciens de Perse, paru en 1971

Henry Corbin décrit la disparition d’Averroès comme la fin du péripatétisme arabe et le terme du dialogue improductif entre kalâm (science religieuse travaillant avec l’argumentation rationnelle et la dialectique) et falâsifa (philosophie hellénisante). Le nouvel essor de la philosophie islamique naît avec son passage dans le monde iranien au 12ème siècle : c’est l’œuvre fondatrice de Sohravardî. Elle y puise une vitalité qui lui permet de réaliser indubitablement certaines potentialités n’exigeant aucunement le reniement des apports de la pensée grecque. Henry Corbin la décrira comme capable « d’interpréter les archétypes platoniciens en termes d’angélologie zoroastrienne. » Il précise aussi dans ses travaux l’influence que put exercer le zoroastrisme et le mazdéisme sur le shî’isme : il existe en effet un lien entre le cycle du monde tel que le révèle le zoroastrisme et le cycle du monde révélé par la prophétie. De la sorte, alors que le Mahdi, douzième Imâm shî’ite, réapparaîtra de son occultation sur le minaret du mausolée de Masshad, le sauveur du monde Saoshyant qu’annonçait Zoroastre poindra d’un lac d’Iran lorsque sonnera l’heure de la fin.

Troisième tome de En Islam iranien, aspect spirituels et philosophiques, traitant Les fidèles d’amour et Shî’isme et soufisme, paru en 1973

Henry Corbin décèle de nombreuses concordances entre les gnoses shî’ite et chrétienne. Haydar Amolî identifiera le Paraclet annoncé par Jésus-Christ dans l’Évangile de Jean[1] comme étant l’Imâm caché, de même qu’il rapprochera le règne du Saint-Esprit annoncé en Occident par Joachim de Flore avec le règne de la walâyat éternelle, à la fois vérité et esprit pour le Shî’sme duodécimain.

Quatrième et dernier tome de En Islam iranien, aspect spirituels et philosophiques, traitant L’école d’Ispahan, L’école shaykhie et Le douzième Imâm, paru en 1973

Il rejoint le philosophe allemand Friedrich von Schelling en expliquant le fondement du monothéisme par l’existence antérieure du polythéisme en raison de la distinction de Dieu et des différentes théophanies. Nous ne pouvons comprendre les évènements du monde imaginal parce qu’ils n’appartiennent en aucun cas à l’une de nos catégories historiques quelconque : manifestations divines, seule une poignée d’hommes pourront en témoigner. Ainsi Henry Corbin retrouve-t-il le sens de la chevalerie spirituelle, dont il rappellera dans le quatrième tome de En Islam iranien l’existence à Strasbourg au 14ème siècle, fondée par le mystique rhénan Rulman Merswin.

Entre tradition et ésotérisme : une quête de l’accomplissement spirituel

A travers ses multiples comparaisons entre les différentes traditions spirituelles issues des monothéismes, Henry Corbin élabore un « ésotérisme abrahamique » et un « œcuménisme spirituel » rétablissant les liens rompus par la sécularisation des religions.

manuscrit des fidèles d’amour de Sohravardî

L’ésotérisme shî’ite forme l’un des aboutissements de l’ésotérisme abrahamique. Mais l’analyse de Henry Corbin va beaucoup plus loin : l’ésotérisme shî’ite détient une réponse aux perditions métaphysique que rencontrent les systèmes théologiques obéissant à un dogme ayant réifié Dieu en une idole métaphysique. Et c’est cet « Être suprême » que l’athéisme dénonce lorsque s’affaiblissent la présence séculière de l’Église romaine, qui formait alors toute sa puissance, et les ramifications protestantes sécularisées.

Shihâbôddîn Yahyâ Sohravardî

Œuvrant pour l’accession à un savoir appartenant au patrimoine intellectuel de l’humanité, Henry Corbin ne cessera d’explorer les enseignements concernant la connaissance visionnaire que porte l’Islam shî’ite, notamment dans son ouvrage Avicenne et le récit visionnaire, paru en 1954. Il s’agit dès lors de voyager à travers cette connaissance spirituelle conçue comme une véritable gnose. Entre Dieu et l’Homme, le monde imaginal se meut là où seule la vision mystique peut parvenir, détachée du monde sensible qui constitue son exil. Ce monde imaginal, décrit par Sohravardî et Ibn ‘Arabî aussi bien que par Jacob Böhme et Swedenborg, se révèle un lieu sur lequel seuls les yeux de l’âme peuvent porter leur regard. Henry Corbin retrouve la tradition néo-platonicienne, lui qui parlera de l’« Ange-Esprit-Saint ». Jamais la mystique du pur dépouillement ne sera pour lui une mystique du vide ; les récits visionnaires portés à l’humanité par les Livres saints ne sont guère des mythes ou des contes enfantins.

Mollâ Sadrâ Shîrâzî

L’idée du monde visionnaire répond à l’appel prononcé par l’idée de la Résurrection ; cette complémentarité nous conforte dans l’expérience de la Résurrection qui doit se produire en nous. C’est au cœur de la vision mystique qu’elle peut se révéler à l’Homme. L’Islam l’a longuement et intensément étudié quand l’Occident en a rejeté toutes les caractéristiques au nom d’un « progrès moderniste ».

Le biographe des Sages de Lumière

Ses ouvrages présenteront en Occident des penseurs iraniens jusqu’alors inconnus : L’Archange empourpré, quinze traités et récits mystiques (paru en 1976) présente Shihâbôddîn Yahyâ Sohravardî, et L’Imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ‘Arabî (paru en 1958) présente Ibn ‘Arabî. A propos de l’absence de la philosophie iranienne parmi les études occidentales, Henry Corbin écrira dans le prologue de son ouvrage En Islam iranien : « Cette absence a appauvri, amputé, notre connaissance de l’homme. »

L’Archange empourpré, quinze traités et récits mystiques, paru en 1976

De plus, Henry Corbin permet à un grand nombre de lecteurs d’accéder à des connaissances qui leur étaient jusque là inconnues. Lui qui maîtrise le turc, le persan et l’arabe traduit et commente le Livre des pénétrations métaphysiques de Mollâ Sadrâ Shîrâzî (1964),  Le Jasmin des fidèles d’amour de Rûzbehân Baqlî Shîrâzî, Le Texte des textes et La Philosophie Shî’ite de Haydar Amolî. Terre céleste et corps de résurrection (1960) présente l’évolution de l’eschatologie depuis l’Iran mazdéen jusqu’à l’Iran shî’ite.

L’avertissement à l’Occident

Mais l’œuvre de Henry Corbin prend également une dimension qui dépasse l’exégèse historique : il considère la Tradition orientale comme un bouclier contre les graves dangers encourus par l’Occident, à savoir la désacralisation et la sécularisation, semblant trouver leur paroxysme dans le nihilisme. À la différence de René Guénon qui rejeta en bloc l’Occident et tous ce qui s’y rapporta, Henry Corbin décèle dans la rencontre entre l’Orient et l’Occident la possibilité pour ce dernier de se sauver du rejet et de la négation de lui-même et de ses propres valeurs.


[1] Les paroles de Jésus-Christ concernant le Paraclet se retrouvent dans l’Evangile de Jean aux chapitres 14, versets 16 et 26 ; chapitre 15, verset 26 ; chapitre 16 versets 7 à 11 et chapitre 16, versets 13 à 14.